Heather O'Neill: l'auteure qui raconte Montréal

Heather O'Neill... (Photo Julie Artacho, fournie par Alto)

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Heather O'Neill

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Encensée par la critique au Canada anglais, méconnue dans sa propre ville, la Montréalaise Heather O'Neill est enfin traduite au Québec. À l'occasion de la parution de La vie rêvée des grille-pain - le premier de trois livres qui seront traduits chez Alto -, nous avons discuté avec l'auteure de La ballade de Baby ainsi qu'avec sa traductrice, l'écrivaine Dominique Fortier.

Encensée par la critique au Canada anglais, méconnue... (Éditeur: Alto) - image 1.0

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Éditeur: Alto

Des contes pour adultes avertis

Après la publication en France d'un premier roman au succès international (La ballade de Baby, en 2008), Heather O'Neill, qui vit et écrit à Montréal depuis toujours, avait disparu de l'écran radar des lecteurs francophones. Mais voilà que l'éditeur de Québec Antoine Tanguay a fait le pari de traduire ses deux autres romans et son recueil de nouvelles, La vie rêvée des grille-pain, série de 20 histoires qui racontent de fabuleux voyages dans l'imaginaire. Nous avons joint l'auteure en Écosse, où elle effectue une résidence artistique pour terminer l'écriture de son prochain roman.

Quelle a été la source d'inspiration de La vie rêvée des grille-pain, qui a été finaliste au prestigieux prix Giller en 2015 ?

Je voulais écrire des fables qui expliquent les grandes merveilles de ce monde autant que ses horreurs, dans une langue qui est un mélange entre celle des contes de fées et celle de mémorialistes comme Jean Genet, avec des animaux qui parlent avec la sensibilité de Samuel Beckett. J'ai toujours été attirée par la juxtaposition de l'ombre et de la lumière, de l'innocence et de la corruption, cette fine ligne entre les deux, comment elles se répondent et s'illuminent l'une l'autre. On ne peut comprendre et expliquer le mal qu'à travers le vocabulaire de l'innocence, et vice-versa.

Je me suis donc retrouvée à écrire des histoires étranges sur l'invention du monde et la nature de l'art. L'une des premières nouvelles que j'ai écrites est D'où viennent les bébés [la sixième du recueil]. Enfant, je n'ai jamais vraiment cru l'idée que nos origines étaient biologiques. Et adulte, je ne le crois toujours pas. Alors j'ai inventé un monde dans lequel les bébés apparaissent dans le sable à marée basse. J'aimais beaucoup les contes pour enfants quand j'étais petite et l'idée d'en créer m'emballait. Bien sûr, il faudrait être fou pour donner ce livre à un enfant ! Il s'adresse strictement à des adultes cultivés qui transgressent les règles de temps en temps.

Vous mettez en scène dans vos nouvelles, comme dans vos romans, des personnages souvent marginalisés par la société. Qu'est-ce qui vous inspire de tels personnages ?

J'ai grandi dans un monde marginalisé, alors j'écris toujours de ce point de vue. La plupart des livres qui m'attiraient en grandissant étaient d'écrivains qui décrivent des enfances marginales - Maxime Gorki, Violette Leduc, Jean Genet, Jean Rhys, Marguerite Duras, Marie-Claire Blais, Charles Dickens, Maya Angelou... J'adorais les contes écrits par les pauvres et les aliénés parce qu'ils me permettaient de voir qu'il y avait une certaine dignité dans ma propre vie et que n'importe qui peut devenir écrivain : tout ce que ça prend, c'est un crayon, un papier et une imagination audacieuse. J'écris fièrement dans cette tradition.

Le personnage du grand-père revient dans plusieurs nouvelles du recueil, où l'on retrouve également un grand nombre d'histoires qui racontent la guerre. Est-ce qu'il représente une figure importante pour vous ?

Le grand-père représente une période d'histoire orale à Montréal. Mon père m'a eue tard et il était né dans les années 20. Il était le plus jeune d'une famille de huit garçons. Ils inventaient tous des histoires mythiques sur Montréal, la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale. Ils racontaient leur enfance difficile à travers des anecdotes humoristiques qui amusaient les enfants. Mon père m'avait dit qu'on sortait des éléphants pendant les entractes au cinéma, et quand les éléphants faisaient leurs besoins sur la scène, les enfants leur faisaient une ovation. Un jour, il m'a raconté qu'une oie était tombée amoureuse de lui et le suivait partout en l'embarrassant avec ses sentiments. Le personnage du grand-père dans mes nouvelles incarne l'effet que ces histoires ont eu sur ma vie.

Il y a beaucoup de mots en français dans les textes. Pourquoi ?

La majorité des histoires se passent à Montréal et il m'aurait semblé étrange de ne pas y parler français ou y entendre parler français.

Qu'est-ce que ça représente pour vous d'être enfin traduite au Québec, avec la maison d'édition Alto qui a acheté d'un seul coup les droits de traduction de trois de vos livres ?

C'est merveilleux. J'ai toujours trouvé étrange que mes livres ne soient pas offerts au Québec en français. C'est une grande chance. Je suis impatiente d'entendre ce qui va se dire sur les livres. En plus, la traduction de Dominique Fortier est extraordinaire. Je suis ravie de cette collaboration.

Est-ce que votre prochain roman [qui devrait paraître en 2019 en anglais] demeure dans l'univers montréalais ?

Tout à fait. Montréal est un personnage récurrent dans mes livres. C'est pour moi une île magique où j'ai plus facilement accès aux métaphores. C'est là que j'ai passé mon enfance et c'est là que se sont joués mes plus grands drames. Le monde entier n'est peut-être pas une scène, mais pour moi, Montréal l'est incontestablement.

La vie rêvée des grille-pain, Heather O'Neill. Alto, 400 pages.

EXTRAIT

« Le Tzigane resta là à contempler son existence. Ce n'était même pas un vrai Tzigane, il n'appartenait pas au grand peuple du voyage, mais était plutôt du type imaginaire, le genre qu'on trouve dans les vieux livres de contes. Il portait une paire de bottes en cuir noires, un costume à fines rayures et un chapeau dont le rebord était rabattu sur un oeil. Il avait une étincelle dans son oeil découvert et un étui à violon sous le bras. Le petit garçon devait croire que les gitans sont les hommes les plus beaux du monde, car celui-là avait fière allure. Il n'était cependant qu'un stéréotype, un ramassis de clichés clinquants et tape-à-l'oeil. »

Dominique Fortier a délibérément choisi d'insérer dans La... (PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

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Dominique Fortier a délibérément choisi d'insérer dans La vie rêvée des grille-pain des québécismes - même des sacres - pour incarner la montréalité de l'oeuvre.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Traduire Heather O'Neill

Pour l'auteure et traductrice Dominique Fortier, le recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain a été un véritable coup de foudre. « Je l'ai lu et relu, c'est un de mes livres préférés des dernières années. »

Après l'avoir découvert il y a quelques années, Dominique Fortier avait insisté il y a un an et demi auprès de son éditeur, Antoine Tanguay, pour qu'il vérifie la disponibilité des droits de traduction du recueil, ainsi que des deux autres romans de Heather O'Neill. À son avis, celle-ci devait être traduite au Québec.

« Heather est d'abord une auteure montréalaise et on sent Montréal dans tous ses textes. Même si elle écrit en anglais, il y a toujours cette présence du français, des personnages qui de temps en temps vont prononcer quelques paroles en français. On sent la cohabitation des deux langues et des deux cultures. » 

« La ville de Montréal finit presque par être un personnage de son oeuvre, mais en même temps, c'est une ville qui est transfigurée. »

- Dominique Fortier, traductrice de Heather O'Neill

Par un concours de circonstances « un peu miraculeux », il s'est avéré que seuls les droits de traduction du premier roman de Heather O'Neill, La ballade de Baby, étaient hors d'atteinte.

La vie rêvée des grille-pain a ainsi été choisi pour initier les lecteurs québécois à l'univers de son auteure. « C'est un recueil très diversifié où l'on voit les différentes facettes de son écriture et des thèmes qui l'habitent », estime Dominique Fortier.

« Ce livre, c'est comme des poupées gigognes : on a l'impression qu'on tombe sur quelque chose d'extraordinaire, mais il y a autre chose dedans, et là, on ouvre et il y a une troisième affaire qui se cache à l'intérieur, et on finit par se dire : "Comment elle fait ?" C'est vraiment une magicienne ! »

« Heather O'Neill fait partie de nos très grandes écrivains, toutes langues et tous genres confondus. Le moment où j'ai ouvert Daydreams of Angels [La vie rêvée des grille-pain en anglais] et que j'ai commencé à lire l'histoire de ce tzigane qui n'en est pas vraiment un [la première histoire] a été un vrai choc. C'est cette nouvelle qui m'a fait entrer dans son univers, et je n'en suis jamais ressortie. »

- Dominique Fortier

LE CAS DE LA BALLADE DE BABY

Lorsqu'on évoque le premier roman de Heather O'Neill, le seul à avoir été traduit en français jusqu'à La vie rêvée des grille-pain, on ne pourrait passer sous silence sa traduction « franchouillarde » qui a fait sourciller bon nombre de lecteurs québécois. La ballade de Baby, publié en 2008 en France aux Éditions 10/18, a été écrit pour un lectorat français, souligne Dominique Fortier.

On y retrouve ainsi des personnages qui s'expriment dans un argot parisien et utilisent des expressions comme « putain, sale con, ça caille ! », alors qu'ils évoluent... à Montréal.

« On le sent tout de suite quand ça ne marche pas », affirme la traductrice, qui refuse cependant de qualifier La ballade de Baby de « mauvaise traduction ».

« Retrouver la langue propre au milieu fait une couche en moins entre le lecteur et le texte. Mon travail est d'être le plus transparente possible et de ne pas me placer entre l'auteur et le lecteur. Si le lecteur reconnaît une langue qui lui est familière dans un univers qui lui est familier, c'est plus facile pour lui d'accéder à l'oeuvre que s'il doit passer par-dessus une barrière. Et comme la plupart des histoires de Heather se passent à Montréal, c'est important d'avoir une langue et une couleur familières pour les lecteurs québécois. »

Dominique Fortier a donc délibérément choisi d'insérer dans La vie rêvée des grille-pain des québécismes - même des sacres - pour incarner la montréalité de l'oeuvre. « C'est un univers tellement particulier, une sorte de réalisme magique dont je n'ai vu d'exemples nulle part ailleurs. Ça se passe à Montréal, mais c'est un Montréal de rêve et de cauchemar, par moments », explique la traductrice.

Après La vie rêvée des grille-pain, Dominique Fortier s'est attelée à la traduction du roman The Lonely Hearts Hotel, paru en anglais cette année et dont la sortie en français est prévue l'an prochain. Suivra celle de The Girl Who Was Saturday Night, qui a été finaliste au prix Giller en 2014. Deux romans à découvrir qui incarnent de nouveau avec magie le Montréal de Heather O'Neill.




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