Robert Lalonde: la complexité volontaire

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La liberté des savanes, le nouveau carnet publié de Robert Lalonde, devrait se lire comme un roman d'apprentissage ou d'initiations lumineuses, qui se veut un anti-manuel de recettes du bonheur, le contraire d'un mode d'emploi. Le point de départ? Le suicide du fils de son voisin, à qui ses pensées sont dédiées. Un livre où il veut rappeler qu'«aucune carte n'a été tracée pour celui qui part à la conquête de lui-même».

Entre les romans, les nouvelles, le théâtre et la poésie, Robert Lalonde fait parfois cadeau de ses carnets, qui sont souvent des invitations à parcourir les chemins les moins fréquentés. Le monde sur le flanc de la truite, Iothéka, Le seul instant et, maintenant, La liberté des savanes sont des dialogues généreux avec les lecteurs, dans lesquels il parle de ses lectures, de ses découvertes, de son regard sur la nature à Sainte-Cécile-de-Milton, de ses voyages dans le temps. Et, contrairement à ce que l'on pourrait penser de l'art du carnet, qui pourrait ressembler à une forme de journal intime, Robert Lalonde taille les siens sur mesure pour le regard extérieur. 

«Je les laisse reposer quelques mois, et je les relis non comme un écrivain, mais comme un lecteur, explique-t-il. Je charcute beaucoup le manuscrit. Je n'envie pas les écrivains qui n'aiment pas réécrire. Pour moi, c'est une passion. Je dois enlever tout ce qui ne concerne que moi, et finalement, je fais un livre qui va s'adresser à quelqu'un, et pas seulement à moi-même.»

Il y a cette fois un interlocuteur à même ces carnets. Le jeune fils du chasseur, son voisin, qu'on a retrouvé pendu dans son garage. Robert Lalonde choisit de s'adresser à ce jeune homme qu'il ne connaît pas et qu'il imagine, peut-être pour surmonter ce scandale qu'est ce refus trop précoce de la vie. Il ne lui parle pas comme un père, mais comme un frère, où pointe un peu l'expérience du professeur de littérature. Parce qu'il a été, lui aussi, un jeune homme qui a parfois eu envie d'en finir.

«À partir du moment où cet événement est arrivé, cela m'a totalement orienté sur le désir que j'ai depuis quelques années de travailler un petit peu plus fort à la transmission sur laquelle, je trouve, on n'est pas très porté.»

«J'ai enseigné à peu près toute ma vie, j'ai toujours été proche des jeunes gens, mais je trouve qu'on a de la difficulté à faire passer le message d'une certaine forme de patience vis-à-vis de l'existence, cette façon de composer avec l'échec avec lequel on a toujours rendez-vous, quoi qu'on fasse. 

«Je regarde un peu son geste comme si je pouvais, au-delà du temps, le retenir de faire ce qu'il a fait, ajoute Lalonde. Le principe même de m'adresser à lui m'amène à revenir sur mes propres traces aussi, signaler ces moments où j'ai moi-même souhaité que la vie s'arrête. Je suis fondamentalement convaincu que ce qui arrive aux autres peut tout à fait nous arriver à nous ou aurait pu nous arriver à nous. Comment se fait-il qu'on ait survécu et que d'autres aient manqué de tolérance et de patience? C'est la couleur émotive de ce carnet.»

Jamais seul avec les livres

La littérature fait partie de ces choses qui permettent de survivre, croit Lalonde. «Si je n'avais pas eu les livres à partir de l'âge de ce gamin, je ne sais pas moi-même si j'aurais tenu le coup.»

La liberté des savanes, de Robert Lalonde... (Image fournie par Éditions Boréal) - image 2.0

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La liberté des savanes, de Robert Lalonde

Image fournie par Éditions Boréal

Ce n'est pas pour rien qu'il cite abondamment ses compagnons de route, cette fois Kerouac, Thoreau, Handke, Lévi-Strauss, Colette, Pavese, Miron... «Il y a bien du monde qui écrit avec moi, c'est ce qu'on appelle du piratage par amour! J'ai l'intention de montrer qu'on n'écrit pas tout seul. Tous ceux qui s'engagent dans la vie avec le sens de la découverte et de la surprise m'accompagnent beaucoup dans mes livres.»

Ils sont meilleurs et bien plus cruciaux, à son avis, que les experts de toutes sortes. «Dans ce lien avec la vie intérieure et le destin que nous avons, la littérature peut faire beaucoup plus, je crois, que tous ces self-help books qui se publient à la tonne, avec des recettes de bonheur, mais qui ne tiennent pas compte du fait que chaque individu doit le trouver à sa façon. J'en ai beaucoup contre les gens qui trouvent que la vie a un sens, parce que la vie en a de multiples.»

Au fond, le seul péché de la jeunesse, qu'il pardonne spontanément, est l'impatience.

«Ça revient toujours, le goût des choses, le goût de la vie.»

«Mais c'est de plus en plus difficile, concède Lalonde. Nous sommes encerclés d'une part par un sentiment de catastrophe universelle imminente, qu'il soit justifié ou non, et d'autre part par des moyens de communication qui nous amènent à privilégier un aspect assez superficiel des choses. On peut se retrouver avec un problème de non-adhésion à l'existence telle qu'elle nous est proposée, ce qui laisse un vide énorme. Je connais bon nombre de personnes qui vivent la détresse de cette communication superficielle, qui peut amener à faire toutes sortes d'affaires, comme se suicider ou se radicaliser, par exemple. Il y a beaucoup de diktats aussi, qui n'ont pas de bon sens. S'il avait fallu que je respecte toutes ces notions-là sur "comment être heureux", je serais mort - cela condamne à l'imperfection.

«Ce qu'il faut, à mon point de vue, c'est le courage d'accepter ce qu'on est et de composer avec ça, ce qui n'est pas facile pour quiconque. Il faut pouvoir élargir sa vie, ouvrir des portes et s'épanouir sans s'enfarger dans des notions comme le bonheur.»

La liberté des savanes n'a rien d'un éloge funèbre. C'est bien plus un appel à faire siens le mystère et la complexité de l'existence. «Le mystère, je l'accepte et je le vénère même à certains moments, parce que la réalité telle qu'on me la propose m'agresse. Il y a longtemps que j'ai renoncé à la simplicité.»

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La liberté des savanes. Robert Lalonde. Boréal. 180 pages.

Sur l'adaptation de son roman

Robert Lalonde a vu l'adaptation cinématographique, par Alexis Durand-Brault, de son roman C'est le coeur qui meurt en dernier, et qui met en vedette Gabriel Sabourin (qui a scénarisé le roman), Sophie Lorain et Denise Filiatrault, qui a accepté de jouer le rôle de la mère âgée. «C'est une nouvelle Denise Filiatrault qu'on découvre et on a un peu l'impression aussi que c'est peut-être son rôle ultime au cinéma, dit l'écrivain. Elle est très émouvante et très forte. J'ai regardé le film comme s'il ne m'appartenait pas, et c'est très réussi à mon point de vue. Le scénario raconte une histoire assez différente de mon roman, mais le personnage principal et l'émotion que le livre voulait transmettre, je pense que ce film le fait très bien.»




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