Taras Grescoe: le voyageur rentre au bercail

Taras Grescoe a remporté plusieurs prix prestigieux, dont le... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE)

Agrandir

Taras Grescoe a remporté plusieurs prix prestigieux, dont le prix Mavis Gallant de non-fiction, le prix Edna Staebler et le prix Writers' Trust of Canada de non-fiction.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Auteur de six livres de non-fiction, le Montréalais Taras Grescoe en vit de sa plume depuis plus de 20 ans. «Plonger dans une époque, dans la vie des gens, c'est addictif», dit-il.

Au fil des ans, Taras Grescoe a parcouru le globe pour savourer des aliments interdits, examiner les effets de la surpêche des océans et rendre compte des ravages de l'urbanisme pensé en fonction de l'automobile.

À la fois fouillés et accessibles, ces livres lui ont valu plusieurs prix prestigieux, dont le prix Mavis Gallant de non-fiction, le prix Edna Staebler et le prix Writers' Trust of Canada de non-fiction.

Aujourd'hui père de deux jeunes enfants, Grescoe aime moins passer des mois à l'extérieur de Montréal, où il habite depuis 20 ans, pour cerner un nouveau sujet.

«J'ai fini ma phase "jeune homme fâché qui parcourt le globe" [rires]. Maintenant, j'aime mieux cerner un sujet et le creuser en profondeur.» 

Shanghai Grand, son plus récent livre, relate la vie cosmopolite dans la plus grande ville de Chine dans les années 20 et 30. Il l'a écrit en se rendant sur place, mais aussi en fouillant dans les archives et notes manuscrites des différents protagonistes.

Un changement qui arrive à point. L'industrie du livre réduit ses budgets, de sorte qu'il est difficile de trouver le financement pour pouvoir faire de longs voyages dans plusieurs pays pour écrire un livre.

«Il y a une dizaine d'années, on avait l'impression que l'industrie au grand complet était subventionnée par le succès d'Harry Potter, dit Grescoe, assis avec un café au Club Social, rue Saint-Viateur, café de quartier qu'il fréquente quasi quotidiennement. Avant, les éditeurs avaient les moyens de donner de bonnes avances aux auteurs. Puis, le montant des avances a diminué. Le coût de la vie, lui, n'a pas arrêté d'augmenter.»

«Rien d'acquis»

Récemment nommé finaliste pour le Prix national 2017 de non-fiction de la Colombie-Britannique, Shanghai Grand a nécessité quatre années de travail et a été élaboré conjointement avec trois maisons d'édition: HarperCollins à Toronto, Macmillan et St. Martin's Press, ces deux dernières étant établies à Londres. Une maison d'édition parisienne vient d'acquérir les droits pour une version française. 

Même après six livres, Taras Grescoe doit «vendre» ses projets. «Les maisons d'édition sont bien sûr complètement libres de refuser. Il n'y a rien d'acquis.»

Grescoe remarque aussi que l'industrie du livre a largement abandonné les tournées de promotion, où les auteurs pouvaient rencontrer les gens et participer à des soirées de lecture publique dans les librairies.

Pour son livre Bottomfeeder, sur la surpêche dans les océans, paru en 2008, Grescoe a fait une tournée qui l'a mené de San Francisco jusqu'à Victoria, en Colombie-Britannique, en passant par Vancouver, Seattle et Portland, tournée dont il garde un bon souvenir.

«Aujourd'hui, la pratique est presque disparue, car elle ne faisait pas vendre assez de livres. C'est vrai qu'on ne pouvait vendre que 20 ou 30 livres dans un événement, mais on touchait les gens qui étaient vraiment intéressés, on tissait des liens, on échangeait des cartes professionnelles.»

«Je pense que l'industrie se tire dans le pied en laissant tomber [les tournées de promotion].»

Les auteurs ont parfois un rapport amour-haine avec les réseaux sociaux. Taras Grescoe, qui compte 15 000 abonnés sur Twitter, publie plusieurs microbillets par jour, parfois reliés à ses projets en cours, mais qui portent souvent sur le monde des transports collectifs et des excès de l'urbanisme pensé en fonction de l'automobile, le sujet de son livre Straphanger, paru en 2012. Plusieurs urbanistes, planificateurs urbains et experts qui travaillent dans le monde des transports durables comptent parmi ses abonnés.

Grescoe utilise aussi Twitter pour promouvoir son plus récent livre, Shanghai Grand. Il vient d'ailleurs de s'inscrire à Weibo, le «Twitter chinois», qui s'est doté d'une interface anglaise. Weibo a autant d'utilisateurs que la population entière des États-Unis, note l'auteur.

Une tâche qu'il accomplit par nécessité.

«Il y a quelque chose d'avilissant à faire la publicité de son propre livre. J'aimerais mieux que quelqu'un d'autre s'en occupe. Aujourd'hui, les maisons d'édition attendent de lire les critiques d'un nouveau livre avant de décider si elles vont appuyer financièrement sa diffusion.»

Son prochain livre sera aussi un livre de non-fiction historique, centré cette fois en Europe. «Plonger dans une époque, dans la vie des gens. Faire de la recherche dans les documents historiques, dans les archives, c'est addictif.»

Écouter la pluie

Comment être productif en écriture lorsqu'on travaille souvent seul, devant son ordinateur? Taras Grescoe, qui habite à la limite entre Outremont et le Mile-End, aime utiliser les saisons à son avantage.

«À Montréal, le secret est d'essayer de travailler avec les saisons. L'été, par exemple, c'est le bon moment pour faire la promotion d'un livre. Quand octobre et novembre arrivent, les journées raccourcissent, et là, vous réalisez, ok, je suis dans une prison. Autant en tirer parti et abattre du boulot... Quand j'ai vraiment besoin de me concentrer, je tire les rideaux et j'écris dans une pièce sombre. J'aime aller sur le site Rainymood.com, qui fait jouer une trame sonore de tempête de pluie.»

Avec deux jeunes enfants à la maison, Taras Grescoe est incapable d'y travailler. «Ma femme me jette hors de l'appartement chaque matin (rires). Je loue un bureau dans le Mile-End avec un cotravailleur. J'essaie de garder des heures stables, de 9h à 17h, car je veux passer du temps avec ma famille. C'est aussi bon pour l'esprit d'arrêter. On ne peut travailler tout le temps.»

Shanghai Grand... - image 2.0

Agrandir

Shanghai Grand

Shanghai Grand: voyage dans le passé cosmopolite de Shanghai

Dans les années 20 et 30, Shanghai vivait des heures de gloire. Écrivains, hommes d'affaires, vedettes de Hollywood, fumeurs d'opium, criminels: dans les rues de Shanghai, encore aujourd'hui la ville la plus populeuse de Chine, se côtoyaient des univers éclectiques comme nulle part ailleurs sur la planète.

«Shanghai était l'endroit où tout le monde finissait par se poser: les bons, les méchants, les gens glamour, les gens pas très glamour, explique Taras Grescoe, qui raconte avec brio cette période de la ville dans son plus récent livre, Shanghai Grand (HarperCollins Canada en anglais, pas encore traduit en français). C'était un endroit où vous pouviez vous réinventer, devenir un personnage. Avec très peu d'argent, vous pouviez vivre comme un roi, avec des serviteurs et un cuisinier.»

L'auteur montréalais avait visité Shanghai quatre ou cinq fois quand il s'y est retrouvé, il y a quelques années, pour le travail. Au fil de ses promenades, il y a découvert le Peace Hotel, anciennement le Cathay Hotel, un magnifique édifice Art déco de 13 étages dont la construction a été complétée en 1929.

«On pouvait voir que l'hôtel avait eu un passé glorieux, mais que tout ça était aujourd'hui caché par des plafonds suspendus et du béton. Dans le bar, il y avait un vieil orchestre de jazz, des Chinois de 60 et 70 ans qui jouaient des chansons américaines. Peu à peu, j'ai réalisé que Shanghai avait un passé captivant. C'était un endroit très convoité dans les années 20 et 30.»

Les gens riches qui faisaient une croisière autour du monde s'arrêtaient invariablement à Shanghai, sorte de creuset entre l'Est et l'Ouest, dit Grescoe. «Charlie Chaplin, Noel Coward... Si vous étiez une vedette, vous alliez visiter Shanghai. C'était un endroit à vivre, à voir.»

Taras Grescoe s'est demandé comment aborder cette histoire et a, de fil en aiguille, découvert l'univers d'Emily Hahn. Reporter pour le magazine The New Yorker, Emily Hahn s'était établie à Shanghai au milieu des années 30.

«Hahn écrivait tout le temps. Elle écrivait des lettres à ses parents, des articles, des livres. Elle a écrit plus de 50 livres en carrière. Elle avait un réel talent pour raconter les histoires. Et elle était belle, aussi. Elle avait des aventures sexuelles et n'avait pas de préjugés. Elle a été une observatrice de la vie à Shanghai au sommet de sa période cosmopolite et aussi décadente.»

Hahn est tombée amoureuse du poète chinois Sinmay Zau et évoluait aussi dans l'entourage de sir Victor Sassoon, riche homme d'affaires et hôtelier, propriétaire du Cathay Hotel. Bref, elle était le personnage tout indiqué par lequel raconter la ville et son époque.

Grescoe a eu accès aux archives personnelles de sir Victor Sassoon, qui avait l'habitude de noter les détails de sa vie chaque jour dans un journal. L'auteur a passé une semaine à consulter les notes manuscrites de Sassoon, qui se trouvent dans ses archives personnelles à la Southern Methodist University, à Dallas.

Si Shanghai Grand est l'histoire d'une ville cosmopolite et de ses habitants, c'est aussi l'histoire des conséquences de l'invasion japonaise et de la création de camps de réfugiés pour les Juifs qui fuyaient l'Europe - un pan de l'histoire du XXe siècle souvent méconnu en Occident.

Le 28 août 1937, peu après 16 h, un avion de chasse chinois a par erreur laissé tomber une bombe destinée aux bateaux de guerre japonais devant le Cathay Hotel, tuant des centaines de civils.

«C'était une période très complexe, avec des factions rivales, des seigneurs de la guerre, des changements de gouvernement. Me familiariser avec tout cela m'a donné plusieurs maux de tête... J'ai aussi étudié le chinois pendant un an. Je ne suis pas allé très loin, mais j'en sais assez pour reconnaître les noms et leurs variations.»

Pour espérer comprendre la Chine d'aujourd'hui, il faut étudier l'évolution du Shanghai d'entre-deux-guerres, a conclu l'auteur.

«C'est à Shanghai qu'on a vu le premier exemple concentré de mondialisation. Il y avait des usines japonaises, allemandes, britanniques, et elles étaient toutes concurrentes dans le secteur du textile. C'était une forme cachée de colonialisme, et les intellectuels chinois de l'époque ont été une inspiration pour le rejet des empires coloniaux à travers l'Asie.»

___________________________________________________________________________

Taras Grescoe, Shanghai Grand, HarperCollins Canada, 352 pages.




publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer