La génération selfie arrive en librairie

Mathieu Vézina, Ralph Elawani, Rébecca Déraspe, Mélissa Verreault,... (Photo François Roy, La Presse)

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Mathieu Vézina, Ralph Elawani, Rébecca Déraspe, Mélissa Verreault, Guillaume Lambert et Sophie Dupuis.

Photo François Roy, La Presse

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Ils sont auteurs, dramaturges, poètes. Réunis par la maison d'édition Tête Première, ils ont publié cette semaine L'ère-seconde : portraits d'une génération entre deux millénaires. Résolument technos, intellos et parfois déjà un peu « bobos », ils aiment rappeler que « l'an zéro n'est pas la Révolution tranquille ». Portrait d'une relève qui n'attend pas qu'on lui fasse de la place et qui ne craint pas l'autocritique.

Qui sont-ils?

Mélissa Verreault

32 ANS, AUTEURE

Titre de sa nouvelle : Âge, sexe, ville

Extrait : « Tout le monde parle du bogue de l'an 2000. Personnellement, je pense que c'est de la grosse bullshit. Ils ont inventé ça juste pour nous faire peur. On a survécu à la crise du verglas, on devrait trouver le moyen de s'en sortir encore une fois. La seule chose qui m'inquiète, c'est de ne pas réussir à frencher avant la fin du monde. »

Sophie Dupuis

29 ANS, BLOGUEUSE

Titre de sa nouvelle : À vingt minutes de Val-d'Or...

Extrait : « J'avais tant de choses à faire, à vivre et à inventer dans ma grande forêt. Des fantômes de chien sauvage à pourchasser, des canaux de bouette à creuser près du lac, des poissons à pêcher, des bâtons à lancer à mon chien roux, des bouquets à cueillir, des piqûres de moustiques à gratter et des bottes de caoutchouc à salir. »

Rébecca Déraspe

32 ANS, DRAMATURGE

Titre de sa nouvelle : Le trou

Extrait : « Je suis une amoureuse mutilée. De celles qui tombent. Et tombent encore. Et encore. Dans le piège aberrant de l'exaltation trop rapide. Il faudrait apprendre aux fillettes à tirer de l'arc sur le coeur de Cupidon. À cuisiner le coeur de Cupidon dans du gras de canard. Et à le bouffer devant un tutoriel de boxe sur YouTube. »

Mathieu Vézina

30 ANS, RÉDACTEUR

Titre de sa nouvelle : La sentinelle

Extrait : « Elle trouvait mon rêve assez drôle avec ses pandas protestataires et cette association entre le printemps arabe et le printemps érable, mais elle n'avait rien à en redire. Je trouvais sa réaction vraiment mince compte tenu de la charge symbolique du rêve. Mais c'est quand elle m'a demandé c'était quoi, ça, Anarchopanda que là, j'ai été bluffé. »

Ralph Elawani

29 ANS, JOURNALISTE ET ESSAYISTE

Titre de sa nouvelle : Tous les chiens sales vont au paradis

Extrait : « La tablée, subissant l'admonestation qui lui est adressée par un oncle, au sujet du nombre de téléphones sur la table, relève la tête à l'unisson avant de lui remémorer que la veille, il leur avait demandé en cachette de lui installer une application destinée à la drague géolocalisée. »

Guillaume Lambert

32 ANS, SCÉNARISTE, AUTEUR ET COMÉDIEN

Titre de sa nouvelle : Je n'ai rien à dire (de plus)

Extrait : « Un psychologue m'a déjà dit que je ne savais pas comment être heureux. Il a fait un dessin, moi dans un cercle, et j'ai signé un chèque. J'aurais plutôt dû aller faire faire ma caricature avec les touristes dans le Vieux-Port, le portrait aurait été plus réaliste. »

Narcissiques

Quel genre littéraire votre génération favorise-t-elle?

« Les histoires sont souvent teintées de superficialité et de désillusion. [...] Notre obsession de la réussite fait qu'il y a aussi une production effrénée de projets et qu'on perd parfois la pertinence de faire les bonnes choses avec le temps que ça prend. »

- Guillaume Lambert

« Il y a beaucoup d'autofiction qui sort de notre génération. C'est un genre littéraire qui représente un peu l'extension de ce que les gens écrivent sur les réseaux sociaux. »

- Ralph Elawani

« Cela donne quelque chose de très autoréférentiel. Il y a une espèce de narcissisme omniprésent. On est dans le monde des selfies et on expose en quelque sorte sa vie au public. »

- Alexandre Soublière, auteur

« J'aimerais qu'il y ait moins de littérature centrée sur soi-même, sur nos propres problèmes. Je pense qu'on gagnerait à regarder ce qui se passe ailleurs. »

- Frédérick Lavoie, journaliste et auteur

« Ce qui m'irrite, c'est quand j'ai l'impression que l'auteur, par la fiction, me raconte sa vie. Notre vie, on passe notre temps à la raconter sur Twitter, sur Facebook et sur Instagram. On se met en scène constamment. J'ai l'impression que la littérature devrait être un espace où on fait autre chose. »

- Mélissa Verreault

Libres

Avez-vois l'impression d'être tous issus d'un même moule, partageant une façon unique de concevoir la littérature?

« Non, car les différences, c'est aussi ça, la tendance, de nos jours. Les jeunes auteurs québécois ont tous une voix qui leur est propre. La plupart n'essaient pas de faire partie des canons, d'être dans la même ligne. Ils revendiquent plutôt leur unicité, et c'est paradoxalement ce qui les unit. » 

- Mélissa Verreault

« Ce qui nous rassemble, je crois, c'est la liberté. La liberté d'écrire. Il est plus facile de publier aujourd'hui que ce l'était avant. Mais encore là, il faut avoir un propos, et pas juste raconter une histoire. Ceux qui se démarquent tiennent un propos, ont un regard très intimiste sur leur réalité. » 

- Guillaume Lambert

« Moi, je suis un Y, mais on dirait que mon sentiment collectif est nul. Ce que je vis dans ma vie n'est tellement pas représentatif de ce qu'une autre personne de 25 ans vit à moins de 10 kilomètres de moi. [...] C'est comme le film qu'ils ont fait sur notre génération [il se réfère à L'amour au temps du numérique, documentaire diffusé en novembre dernier sur les ondes de Télé-Québec].

Tu regardais ça et tu te disais "heille, les jeunes aujourd'hui sont plus pareils". Mais écoute, ils ont fait un documentaire sur des douchebags de Laval. C'est normal que tu aies tout plein d'anecdotes sexuelles et croustillantes qui n'ont pas de sens à raconter. » 

- Philippe Boutin

Universels

Selon vous, la littérature jeune adulte, ça sert à quoi? Ça parle à qui?

« La littérature jeune adulte, déjà, c'est un terme épouvantable. C'est paternaliste. Ça fait "lavez-vous les mains avant de manger". Ça me fait d'ailleurs penser à un autre terme qui est utilisé à toutes les sauces : les groupes émergents. Vous allez émerger dans quoi ? Vous êtes si contents de pouvoir émerger dans le grand tout, vous allez pouvoir piger dans le grand sac finalement ?

Bref, moi, j'ai toujours été en littérature, mais en littérature faite entre adultes consentants. »

- Ralph Elawani

« Nos récits ne sont pas destinés exclusivement aux jeunes adultes. Ils permettent de faire des liens entre les générations. Les jeunes adultes vont se reconnaître dans ce qu'ils vont lire, et les autres générations vont mieux comprendre les jeunes, alors que cela pouvait être au départ inaccessible et incompréhensible. »

- Mélissa Verreault

« Il y a toujours des romans qu'on a lus et qui nous ont aidés à passer à travers nos défis. C'est ce que la littérature nous permet de faire et c'est pourquoi elle doit être renouvelée à chaque génération. On vit tous des passages obligés de la vie différemment, selon le contexte et la société. Alors, la littérature des jeunes adultes sert à ça : expliquer les constantes humaines dans notre contexte. »

- Frédérick Lavoie

« J'ai l'impression que la littérature jeune adulte permet aussi de renouveler le public et de le garder actif. C'est une remise en question constante qui nous permet de revoir notre vision du monde. »

- Rébecca Déraspe

« Ce qui nous démarque des précédentes générations, c'est le métissage de nos discours. [...] On a passé des années à défendre l'identité québécoise à travers la littérature, et là, je pense qu'on est capables d'accepter qu'au-delà de cette identité nationale, il y a des identités multiples qui ressortent. » 

- Caroline Roy-Element, auteure

« Dans les années 70, il y avait un fort besoin de s'émanciper du passé, de s'affirmer en tant que nation. Maintenant que c'est fait, je crois qu'on se sent davantage libre de sortir du Québec et d'aller vers l'autre. » 

- Mélissa Verreault

Réfléchis

De quoi les auteurs de votre génération ont-ils besoin? Y a-t-il des thèmes qui ne sont pas assez abordés?

« J'ai l'impression qu'on parle tout le temps de tout. Peut-être que ça serait bon, pour faire changement, de se taire un peu. [...] L'art de se la fermer pour entendre la rumeur de ceux qui doutent ? Je verrais ça comme ça. » 

- Mathieu Vézina

« Il n'y a pas vraiment de thèmes dont on ne parle pas assez, mais je me demande si les sujets qu'on aborde sont assez approfondis. Parfois, j'ai l'impression qu'on est à l'époque des opinions, plutôt que des réflexions. [...] Je me mets à égalité là-dedans ! Ça peut être négatif, mais c'est aussi une prise de parole. Cette pulsion de dire, c'est vivant. » 

- Rébecca Déraspe

« On est beaucoup dans le commentaire et l'opinion, mais ceux qui portent une parole forte avec des propos un peu kamikazes ne sont pas assez nombreux. » 

- Guillaume Lambert

« Pour ma part, ce que j'aimerais voir et lire davantage, c'est une forme de légèreté. On a l'impression que, comme on a la chance d'avoir une vitrine, on a la responsabilité de porter un propos et de parler de choses importantes. On passe parfois à côté d'une certaine légèreté de l'art. » 

- Sophie Dupuis

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