Tahar Ben Jelloun: «L'humanité va mal»

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Le mariage de plaisir est la 53e publication de l'écrivain.

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Installé en France depuis les années 70, Tahar Ben Jelloun vient de publier son 18e roman, Le mariage de plaisir. D'une grande actualité, il évoque des traditions musulmanes, l'intolérance au Maroc, le djihadisme et le phénomène migratoire vers l'Europe. Chantre d'un respect universel, l'écrivain marocain a accordé un entretien téléphonique à La Presse, mardi.

Question: Comment est née l'idée de votre dernier roman?

Réponse: De la présence de plus en plus accrue au Maroc de candidats à l'immigration venant de l'Afrique subsaharienne. Ils arrivaient après avoir été arnaqués. S'est développée à Tanger une communauté noire, pauvre et sans documents. Et ça se passait assez mal avec le reste de la population. Comme je l'ai fait en France, j'ai voulu dénoncer le racisme dans mon propre pays des Blancs à l'égard des Noirs. Ça m'a rappelé que, quand j'étais petit, un de mes oncles était revenu d'Afrique avec deux femmes noires et mes cousins noirs furent ensuite maltraités par la famille blanche.

Question: Les tensions entre Noirs et Blancs perdurent au Maroc?

Réponse: Ce matin, j'ai rencontré un ancien copain marocain qui est noir. Il m'a dit: «Heureusement que tu as écrit ce livre, car tu parles de ma condition et de ce que je ressens.» Quand il est retourné au Maroc, il n'a pu continuer d'y vivre. C'était trop douloureux en tant que Noir. Cette situation est un drame silencieux. On n'en parle pas beaucoup. Le racisme est un fléau. Il peut se transformer en quelque chose de plus extrême comme le terrorisme ou le djihadisme.

Question: Pourtant, le Maroc est connu pour avoir été un lieu de partage des cultures et d'harmonie interreligieuse...

Réponse: Oui, mais le Noir a toujours été considéré par le Marocain blanc comme un citoyen de seconde zone. Le Marocain blanc ne se considère pas beaucoup africain.

Question: Dans votre livre, Moulay Ahmad est un universitaire qui met de l'avant les valeurs humaines du Coran, écartant les versets plus délicats qui sont apparus après l'hégire...

Réponse: J'ai voulu parler des musulmans qui, dans la société marocaine, sont extrêmement paisibles, n'ont aucune haine et vivent leur foi avec tranquillité et paix. Ils existent, ces gens-là. On a vécu au Maroc un islam très paisible. Si mes parents revenaient sur Terre, ils ne comprendraient plus rien.

Question: Le déni de l'autre, ça ne date pas d'hier... 

Réponse: C'est vrai. La France, par exemple, n'a pas assaini ses relations avec son passé colonial. Ni de Gaulle, ni Mitterrand, ni les autres présidents n'ont essayé d'apaiser la mémoire meurtrie de la guerre d'Algérie. La France n'a jamais pris en main le destin de ceux qui appartiennent à cette deuxième ou troisième génération originaire de l'Algérie qui ne sont pas des immigrés, mais des Français. Rien n'a été fait, ni dans les quartiers ni dans les prisons. 

Question: La France craint-elle le communautarisme en préférant assimiler plutôt qu'intégrer?

Réponse: Elle ne fait ni l'un ni l'autre. Il n'y a pas de politique dans ce domaine.

Question: Vous avez espoir que les Français finiront par vivre ensemble dans le partage, le respect et le bon sens commun?

Réponse: Le problème de la jeunesse française, c'est le travail. Les entreprises ont des préférences. À l'embauche, il y a du racisme partout. Même quand on le dénonce, ça continue, car la classe politique française est très médiocre et carriériste. Elle ne pense qu'à se faire réélire. Alors le terrorisme profite des failles et des faiblesses de la société française.

Question: Vous venez de terminer l'écriture d'un livre, Le terrorisme expliqué aux enfants, qui sera publié cet été... 

Réponse: Je le teste sur des adolescents. C'est de la pédagogie, en espérant que le livre serve à quelque chose.

Question: L'éducation est un des remèdes contre le terrorisme?

Réponse: L'éducation est un besoin urgent, mais ça fait 30 ans qu'on se bat pour ça. Mitterrand n'a rien fait. La France n'a pas pris conscience des choses. La gauche a disparu. C'est un pays malade.

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Le mariage de plaisir, de Tahar Ben Jelloun

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Question: La situation actuelle vous inquiète beaucoup...

Réponse: Je suis un peu désespéré, car on arrive à un extrême de l'incompréhension partout. L'humanité va mal. On est dans une époque de destruction de la paix et d'un détournement de l'islam. Même si je suis laïque, l'islam ne mérite pas cette caricature et cette barbarie avec laquelle certains s'expriment en son nom. Les théologiens du Caire et d'ailleurs doivent réagir beaucoup plus vite. 

Question: Le titre de votre livre, Le mariage de plaisir, réfère à une disposition du Coran qui permet à un musulman de se marier avec une autre femme lors d'un voyage afin qu'il n'ait pas la tentation d'aller voir des prostituées. Est-elle encore en vigueur?

Réponse: Oui, car elle est dans le Coran. Sur le plan moral, c'est autre chose. Cette hypocrisie est plus pratiquée par les chiites d'Iran et les pays du Golfe qu'au Maroc. 

Question: Dans votre livre, Karim est un jeune trisomique. Un personnage en hommage à votre fils Amine à qui vous dédiez ce livre. Karim, c'est la bonne conscience, la pureté, l'espoir?

Réponse: C'est surtout l'absence totale de méchanceté et de mauvaises pensées. Comme mon fils. J'en ai fait un personnage qui apporte la paix et la lumière quand il y a des conflits.

Question: Un fait divers marocain fait beaucoup de bruit actuellement sur les réseaux sociaux. Agressés chez eux puis dans la rue, deux homosexuels marocains font malgré tout face à la prison. 

Réponse: Je sais, c'est dégueulasse. C'est le problème du Maroc, un pays déchiré entre un conservatisme islamiste au pouvoir et un roi moderne tout comme une grande partie de la société, dans la musique, le cinéma ou les arts. Il y a une lutte entre ces deux tendances. Les islamistes sont comme les vieux cathos qui sont contre l'avortement et l'homosexualité. Alors, il faut continuer de s'exprimer et garder espoir, malgré tout. 

Tahar Ben Jelloun en 10 dates 

1944: Naissance à Fès.

1963: Baccalauréat au lycée français de Tanger.

1964: Études de philosophie à Rabat.

1966-1968: Emprisonné au Maroc pour ses idées.

1970: Publie son premier recueil de poésie, Hommes sous linceul de silence.

1971: Fait des études de psychologie à Paris.

1973: Devient journaliste pigiste au Monde Livres.

1978: Publication de son premier roman, Moha le fou, Moha le sage.

1987: La nuit sacrée remporte le prix Goncourt.

2016: Le mariage de plaisir est sa 53e publication.

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Le mariage de plaisir. Tahar Ben Jelloun. Gallimard. 264 pages.

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