Emmanuel Carrère: l'écrivain qui ne savait plus inventer des histoires

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À la fois écrivain et journaliste, Emmanuel Carrère revient sur 25 ans de métier dans Il est avantageux d'avoir où aller.

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Emmanuel Carrère fait paraître cet hiver Il est avantageux d'avoir où aller, recueil de textes et de chroniques publiés entre 1990 et 2014. Faits divers, enquêtes judiciaires, reportages, entrevues: fin observateur de la société et de ses acteurs, l'auteur de Limonov fait preuve, dans ses textes comme dans ses romans, d'une grande sensibilité pour décrire des situations dramatiques, des atmosphères, des tensions. Entretien avec un écrivain qui est aussi un formidable journaliste.

Q: Pourquoi avoir publié un recueil de textes?

R: Mon éditeur et moi parlions de ce projet depuis longtemps. Je me suis pris au jeu, je me suis amusé à ajouter à ces reportages des textes courts afin de composer quelque chose, un livre qui soit une espèce de chemin de fer et pas juste une collection de reportages. Parce qu'au fond, le journalisme est une partie de mon travail. Et c'est une forme littéraire au même titre que le roman, la poésie ou le théâtre.

Q: Est-ce que vous abordez le reportage de la même façon que lorsque vous écrivez un roman?

R: Un article, c'est plus léger, ça vous engage pour moins de temps, mais en revanche, je l'écris de la même façon. Si vous regardez le reportage sur Limonov et le livre qu'il est devenu par la suite, c'est le même ton, le même travail. Je crois que c'est la différence qu'il peut y avoir entre courir un marathon et courir un 100 mètres. Les deux sont différents, mais dans les deux cas, c'est la même chose: on court.

Q: Comment choisissez-vous les sujets de vos chroniques et de vos reportages?

R: C'est d'abord la curiosité. Il est arrivé qu'on me propose des sujets et une fois que je les ai acceptés, je ne l'ai jamais regretté. J'ai toujours eu l'impression que ça m'a ouvert sur autre chose. Ce qui me motive, c'est cette espèce d'envie d'aller voir au-dehors de chez moi et au dehors de moi. Quand on est écrivain, on est parfois replié sur soi, dans notre bulle, alors que le reportage vous force à aller sur le terrain et à rencontrer des gens. Moi, j'aime les deux. Les faits divers, la chronique judiciaire, je trouve ça passionnant. Je pense d'ailleurs que ça intéresse tout le monde, c'est vraiment un théâtre d'humanité.

Q: Le premier article du recueil a été publié en 1990 et le dernier, en 2014. Quel écrivain êtes-vous devenu au cours des 25 dernières années?

R: Ce recueil débute à un moment de ma vie où j'avais de plus en plus de difficulté à écrire comme j'avais commencé à le faire, c'est-à-dire écrire de la fiction, des romans. C'est dans un moment de grand désarroi que j'ai voulu revenir au journalisme. J'ai cherché des journaux à qui j'ai proposé de couvrir les affaires judiciaires. J'ai fait le tour des rédactions et c'est L'Événement du jeudi qui m'a accueilli le premier. Comme il y avait déjà des journalistes spécialisés dans les affaires criminelles qui couvraient les grands procès, je me suis intéressé aux plus petits. J'étais souvent le seul journaliste présent, mais ce n'en étaient pas moins des procès passionnants.

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Q: On peut dire que le journalisme vous a aidé à trouver votre style comme écrivain?

R: Oui, certainement. Aujourd'hui, inventer des histoires et des personnages est quelque chose que je ne sais plus faire. Je n'ai pas du tout d'hostilité idéologique à la fiction, je reste un lecteur de romans, mais pour l'instant, ce n'est pas la forme dans laquelle je me sens bien naturellement. C'est un peu comme un cinéaste qui se serait aperçu que son talent est plutôt d'être un documentariste. 

Q: Certains écrivains se coupent du monde pour écrire, d'autres écrivent partout, au café, dans le train. Dans quel environnement écrit Emmanuel Carrère?

R: Je suis capable d'écrire un peu n'importe où, mais pour un travail de longue haleine, j'écris plutôt chez moi. Ce peut être chez moi à Paris ou dans une petite maison que je possède en Grèce ou alors, dans un appartement qui appartient à des amis et qui se trouve dans un village en Suisse. Dans les deux derniers cas, ce sont des endroits parfaits quand le travail est bien en route et qu'il s'agit de s'installer et de travailler de façon soutenue. Quand j'ai un travail en train et que j'écris huit heures par jour, je n'embête pas ma famille et je m'en vais en Grèce. Là-bas, je suis seul, je n'emmerde personne et je peux passer 10 jours à ne parler qu'au patron du café.

Q: Au cours des dernières années, vous avez publié plusieurs longs reportages dans la revue XXI, une revue française qui mise sur des enquêtes journalistiques longues et fouillées. C'est une forme de journalisme qui tend à disparaître. Que pensez-vous de la crise qui secoue la presse écrite?

R: C'est vrai que la presse ne va pas bien. Et je suis tout à fait conscient qu'un truc comme XXI est une niche. N'empêche que lorsqu'il a été lancé, il y a huit ans, tout le monde disait: «C'est totalement suicidaire, votre truc.» Or non seulement c'est un journal qui marche bien, mais il a suscité des émules. Parfois, j'ai l'impression que les décideurs de la presse se font des idées fausses, qu'ils prennent des lecteurs pour des cons. Ils se trompent s'ils pensent que les lecteurs veulent lire des choses de cinq lignes plutôt que des textes de cinq pages. Je trouve que le succès de XXI dit quelque chose sur le désir d'un certain lectorat.

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Il est avantageux d'avoir où aller. Emmanuel Carrère. Éditions P.O.L. 560 pages.

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