Isabelle Gagnon: les monstres du lac Pohénégamook

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Dans le roman noir Du sang sur ses lèvres, Isabelle Gagnon raconte l'histoire de jumeaux qui traînent depuis 30 ans les séquelles d'un événement violent qui a marqué leur enfance et qui préparent leur vengeance dans un chalet aux abords du lac Pohénégamook.

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Josée Lapointe

Comme beaucoup d'écrivains, Isabelle Gagnon mène une double vie qui combine travail et écriture. Auteure du roman (très) noir Du sang sur ses lèvres, paru cet automne chez Héliotrope, elle est également directrice de la Librairie du Québec à Paris. Discussion avec une auteure posée qui occupe une position privilégiée pour observer les rapports littéraires entre la France et le Québec.

Roman noir

Dans Du sang sur ses lèvres, Alix et Paul, des jumeaux qui traînent depuis 30 ans les séquelles d'un événement violent qui a marqué leur enfance, préparent leur vengeance dans un chalet aux abords du lac Pohénégamook. La tension est palpable, l'ambiance est glauque, les coups pleuvent et le sang coule abondamment dans ce court roman de 130 pages où ne filtre pas vraiment de lumière. «J'ai voulu cette tension nerveuse où les personnages sont toujours à la limite de perdre le contrôle», explique Isabelle Gagnon.

Écrire la violence

On n'échappe pas à son histoire, nous démontre l'auteure dans son roman. Ce qui n'empêche pas les lecteurs d'espérer qu'Alix et Paul changeront leur plan macabre - jamais exposé, mais qu'on comprend entre les lignes. «Moi aussi, j'espérais qu'ils changent d'idée, j'ai même essayé, confie l'auteure. Mais mes personnages m'ont obligée à garder ma ligne.» Isabelle Gagnon, qui se décrit comme une personne positive, avait envie de plonger du côté sombre des choses. Mais elle avoue qu'Alix et Paul l'ont hantée et que certaines scènes ont été difficiles à écrire. «Peut-être que des gens adorent écrire ça. Ce n'est pas mon cas: je me faisais peur en écrivant, j'en ai fait de l'insomnie. La violence qui sortait de moi, j'avais du mal à comprendre d'où elle pouvait venir. Je me demandais: "Pourquoi suis-je rendue aussi loin là-dedans?" Je n'ai toujours pas trouvé la réponse.» 

Le lac Pohénégamook

Du sang sur ses lèvres est le troisième titre d'une nouvelle série, «Héliotrope noir», dont l'objectif est de «tracer une carte inédite du territoire québécois dans laquelle le crime se fait arpenteur-géomètre». Isabelle Gagnon a naturellement choisi la région du Témiscouata, qu'elle connaît bien. «Le lac Pohénégamook, qui est immense, très profond et entouré d'arbres, m'a toujours fascinée et fait un peu peur. En fait, les lacs en général m'inspirent quelque chose de pas très paisible. Ça m'angoisse, cette eau stagnante, surtout quand la nuit tombe.» Et il y a ce monstre marin qui vit dans l'imaginaire des gens du coin... «En tout cas, je pense que c'est du folklore! On a tous besoin de croire à des choses qui n'existent pas. Et j'aimais jouer avec cette idée que chacun a sa définition de ce qui est monstrueux ou non.»

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HÉLIOTROPE

De Saint-Jean-Port-Joli à Paris

Isabelle Gagnon est née en 1970 à Saint-Jean-Port-Joli, a étudié en littérature et travaillé à Montréal. Elle vit à Paris depuis 17 ans. «Je viens d'une famille très modeste, où les livres n'étaient pas présents. Mais les vieux films français que je voyais à la télé me faisaient rêver... Un jour, j'ai vu une annonce pour un stage de trois mois à la Librairie du Québec à Paris. J'ai postulé, je suis partie, et je ne suis jamais revenue.» Elle réalisait ainsi son rêve de jeunesse, mais pas nécessairement par choix. «Les choses se sont faites toutes seules.» Elle est depuis près de sept ans maintenant la directrice de la librairie.

La littérature québécoise en France

Comme libraire puis comme directrice de la Librairie du Québec à Paris, Isabelle Gagnon a été témoin de l'évolution du regard des Français sur la littérature québécoise. «Ça a changé énormément. Ils n'y connaissaient absolument rien. Maintenant, toujours pas grand-chose, mais un peu plus...» Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Anne Hébert et Marie-Claire Blais étaient les seuls auteurs connus là-bas il y a 17 ans. «Au fil des années, ça s'est ouvert. Il faut dire aussi que le monde de l'édition québécoise a beaucoup évolué, il s'est modernisé, avec les jeunes maisons d'édition, les achats de droits. Beaucoup plus de jeunes auteurs québécois sont publiés en France, et les lecteurs français attendent moins de pittoresque de notre part qu'avant.» 

La goutte d'eau québécoise

Si quelques auteurs québécois arrivent à tirer leur épingle du jeu, comme Catherine Mavrikakis, Audrée Wilhelmy et Dany Laferrière - «mais lui, il est considéré comme un Français, c'est différent, personne ne sait qu'il est Québécois» -, il ne faut pas se faire d'illusions non plus, ajoute Isabelle Gagnon. «Il sort 67 000 livres par année en France, alors c'est sûr que nous sommes une goutte d'eau. La littérature française n'a pas besoin de la littérature québécoise. C'est difficile pour les maisons québécoises d'exister en France, mais aussi pour plein de petits éditeurs français. Il faut se battre contre de grosses machines.»

Écrivaine ou libraire?

«C'est sûr que si je n'étais pas obligée de travailler pour gagner ma vie, je préférerais écrire. Mais on comprend vite que ce n'est pas possible... surtout quand comme moi on travaille dans le milieu du livre depuis très longtemps!» C'est ce qui explique une production de quatre romans en 15 ans. «Oui. Mais je sens qu'au cours des prochaines années, l'écriture prendra de plus en plus de place.» D'ailleurs, Isabelle Gagnon a déjà un autre roman très avancé dans ses cartons, alors que Du sang sur ses lèvres vient tout juste de sortir. «C'est la première fois que ça m'arrive. C'est peut-être l'âge. À 45 ans, je suis mieux dans ma peau que jamais. Je me sens en possession de mes moyens, plus confiante en moi, j'ai quelque chose à dire et je l'assume.»

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Du sang sur ses lèvres. Isabelle Gagnon. Héliotrope, 130 pages.

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