Alain Deneault: la médiocratie rend médiocre

L'auteur et philosophe Alain Deneault vient de publier l'essai... (PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE)

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L'auteur et philosophe Alain Deneault vient de publier l'essai La médiocratie. «On nous demande de n'être rien de plus qu'un portrait-robot, soutient l'essayiste. De n'avoir rien de plus à afficher, à affirmer, à manifester qu'une activité moyenne, qu'une connaissance moyenne, qu'un désir moyen. Il faut être paramétrable.»

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Julien McEvoy
La Presse

Prolifique essayiste qui sait viser là où ça fait mal, Alain Deneault vient de publier La médiocratie, un essai qui diffère de ses précédents comme Paradis fiscaux - La filière canadienne ou Noir Canada. Ici, nous ne sommes pas dans un ouvrage de recherche pur jus, avec démonstrations, résultats et thèse à l'appui, mais plutôt dans un récit qui brosse le sombre portrait de notre époque. Plusieurs thèmes y passent, que ce soit le piètre état de la recherche universitaire, la perversion du langage, le règne des experts ou encore la résistance. Explications de l'auteur.

«La question de la médiocrité n'est pas intéressante, lance d'emblée l'auteur. C'est celle de la médiocratie qui l'est.» D'accord, mais sommes-nous tous médiocres pour autant? «Être médiocre, ce n'est pas un anathème, explique-t-il. La médiocrité est le mot neutre par excellence: c'est la moyenne.»

Où est le problème, alors? À force de nous maintenir dans la moyenne, poursuit M. Deneault, on devient insignifiants. «On nous demande de n'être rien de plus qu'un portrait-robot. De n'avoir rien de plus à afficher, à affirmer, à manifester qu'une activité moyenne, qu'une connaissance moyenne, qu'un désir moyen. Il faut être paramétrable.»

La médiocratie est donc l'incarnation de ce qui est moyen, ce qui pousse l'auteur et philosophe à tremper sa plume dans le vitriol, car «face aux défis historiques qui nous accablent, on ne peut se permettre le luxe de la médiocratie». Le système actuel n'est simplement pas viable. «Face à un ordre qui met en péril 80 % des écosystèmes, qui permet à 1 % des plus riches d'avoir 50 % des actifs mondiaux, qui détruit sous nos yeux l'état social, on ne peut pas se permettre de continuer à jouer le jeu, de faire nos trucs dans notre petit coin, de monnayer nos petits avantages en pensant à la petite semaine.»

La médiocratie est né d'une inquiétude, d'un sentiment de nécessité, celui de résister.

Résister à quoi?

En 1940, en France, il était facile de comprendre ce que voulait dire «résister»: poser des bombes, créer des réseaux de communication, cacher des Juifs, etc. Aujourd'hui, pour la classe moyenne québécoise, résister a une tout autre connotation. «C'est résister au buffet, au jeu du système», explique le philosophe. Le jeu, ici, consiste à faire ceci pour obtenir cela, à montrer patte blanche et sa mollesse afin d'obtenir un standing, un salaire et des avantages sociaux qui permettent de bien vivre et de bien paraître.

Résister, aujourd'hui, revient donc à éviter la facilité, à se rappeler, aussi, que nous ne sommes pas seuls, ou plutôt, comme l'écrivait Michèle Lalonde en 1968 dans son poème Speak White, que nous savons que nous ne sommes pas seuls.

Tout le dispositif social - les slogans publicitaires Think different ou Just do it, la maxime «Sois toi-même» ou simplement Facebook - consiste pourtant à nous rendre individualistes. «C'est complètement fou, lance M. Deneault, puisque la folie, c'est justement de se placer au centre d'un petit tout.»

«On n'est jamais aussi conformiste que comme individualiste.»

Pour M. Deneault, on se conforme à un ordre qui est son propre cancer. À la faveur de combines et de grenouillages à la petite semaine, la médiocratie nous amène à complètement perdre de vue des enjeux autrement importants - la justice sociale, l'écologie - qui méritent parfois qu'on résiste aux tentations.

Le langage et l'expert

Il s'agit donc de se penser comme un sujet collectif, «car c'est ce que nous sommes», répète l'auteur-philosophe. Et une fois qu'on a considéré ça, «il s'agit de réapprendre à parler».

Ne pas dire, par exemple, du théâtre ou de l'hôpital qu'ils ont des clients, mais plutôt des spectateurs ou des patients. Ne pas parler de la gouvernance de l'eau, mais plutôt de la privatisation de l'eau ou, simplement, d'un service public. «Il faut parler d'un statut qui a un sens politiquement, et qui renvoie à une défense d'acquis ou à une revendication de progrès.»

Le problème de la pensée, explique l'auteur, est que le langage la fait basculer là où on veut. Elle peut basculer dans la critique, qui consiste à prendre conscience des moteurs idéologiques du discours et à y résister, ou elle peut basculer dans l'expertise, qui consiste à penser comme le pouvoir souhaite qu'on le fasse, pour qu'il se perpétue.

«L'expertise et l'idéologie sont souvent le mortier sémantique qui fait tenir les institutions physiques dans nos têtes. C'est une sorte de conte, qui donne une impression de rondeur à une réalité qui est pleine de problèmes. C'est un conte pour enfants! Il n'y a pas beaucoup de différences entre un expert et Passe-Partout.»

Avec des phrases comme «hauts standards de qualité en gouvernance de sociétés dans le respect des valeurs d'excellence», on comprend mieux ce que l'auteur veut dire.

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LUX ÉDITEUR

L'université 

L'institution de l'université se fait maltraiter dans La médiocratie, un ouvrage qui, à la base, manque de finition, selon l'auteur, puisqu'il a été bâti à partir de plus de 40 chroniques et articles déjà publiés. 

En bref, Alain Deneault remarque qu'il n'y a plus de frontières claires entre la recherche universitaire, l'expertise et le lobbying. 

Déjà, au début du XXe siècle, Max Weber expliquait comment l'université était devenue marchande, comment les professeurs étaient payés en fonction de la taille de leurs groupes et de leur importance dans le processus d'enseignement, comment ils traitaient l'éducation comme une marchandise qu'il faut vendre au plus grand nombre. «Ce discours a plus de 100 ans et on n'en est plus là», selon Alain Deneault. 

«Aujourd'hui, les universités ont pour marchandise les étudiants, les chercheurs et le savoir lui-même. Et ce qui est le plus fou, avec cette marchandise, c'est qu'elle paye pour l'être!»

C'est ce qui mène l'université à «jouer le jeu» elle aussi, à participer à des opérations de relations publiques, comme quand l'Université Laval accepte l'offre de subvention du géant minier GoldCorp et fonde la chaire de recherche et d'innovation Goldcorp en droit des ressources naturelles et de l'énergie de l'Université Laval. Ou encore, quand la firme de relations publiques Edelman recommande à TransCanada de tenter de mettre les «importants influenceurs» que sont les universitaires de son côté avec «une campagne de financement majeure» d'une université québécoise en contribuant à la recherche environnementale.

Les universités ne voient donc rien de mal à vendre des connaissances, voire un discours, directement aux lobbys et autres groupes d'intérêts, constate M. Deneault. De la même manière qu'en 2004, Patrick Le Lay, PDG de TF1, avouait sans scrupule que «ce que [TF1 vend] à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible», l'université vend de nos jours du temps de cerveau savant aux entreprises, poursuit l'auteur-philosophe. 

Et c'est sans parler de la «machine à saucisse» qui pousse les universitaires à produire des recherches comestibles, socialement peu signifiantes et très, très pointues. 

En somme, l'expertise se déguise en science, qui elle-même n'est ni plus ni moins assujettie à l'industrie et au pouvoir. La médiocratie rend médiocre, conclut Alain Deneault, même pour ceux qui, dans d'autres contextes, prétendraient à mieux. Et vlan.

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La médiocratie. Alain Deneault. Lux éditeur, 218 pages.

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