Michel Tremblay: la traversée d'une oeuvre

À la mi-septembre 1965, il y a 50 ans, Michel Tremblay terminait l'écriture de... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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Marie-Christine Blais
La Presse

À la mi-septembre 1965, il y a 50 ans, Michel Tremblay terminait l'écriture de sa pièce emblématique Les belles-soeurs, depuis jouée partout dans le monde - elle vient même d'être montée à Cuba! À la mi-octobre, cette année, Michel Tremblay lance le 25e et ultime roman de sa vie, La traversée du malheur. Qui est aussi l'un des plus beaux romans de Tremblay, fluide, drôle, tragique, aérien, fatal, courageux. Vraiment ultime.

«La toute dernière réplique de La traversée du malheur, c'est la première chose que j'ai trouvée, l'année passée, quand j'ai commencé à penser l'écriture de ce dernier roman!», lance en riant Michel Tremblay.

On ne vous en dira pas plus, de cette dernière réplique, sinon qu'elle vient, magistralement, clore un roman parmi les plus beaux de Tremblay et ouvrir la porte du prochain, nul autre que La grosse femme d'à côté est enceinte, publié... en 1978!

Un roman qui unit donc les deux grands cycles littéraires de Tremblay: La diaspora des Desrosiers et les Chroniques du Plateau Mont-Royal. Soit, au total, 23 romans, 20 pièces de théâtre, 4 récits et 1 scénario de film! Et dire que ce n'est là qu'une partie de la centaine de titres signés Michel Tremblay...

Le courage de l'humour

Une recommandation avant toutes choses: ne pas se fier au titre de ce roman! Oui, le malheur traverse cette histoire d'Édouard, Nana, Albertine et compagnie qui se déroule d'avril à août 1941, donc en pleine Seconde Guerre mondiale (mais avant la conscription). Oui, il y est question de misère noire, de mort d'enfants, de dépression grave, de lourde culpabilité et de douleur physique extrême.

Mais, mais, mais. Tout ce roman est aussi traversé de moments de grâce, d'humour fou (les répliques d'Édouard en duchesse de Langeais sont carrément occasions de fou rire, seul devant la page!), de recueillement, d'affection, bref, de moments de pure beauté. 

«Je donne des cadeaux et des récompenses à certains de mes personnages.» - Michel Tremblay

Tenez, ces scènes où Édouard la duchesse affirme: «On peut toujours faire semblant» ou explique: «Il ne faut pas que ce soit beau, il faut que ça soit drôle.» «Je pense que tous mes personnages savent qu'ils ont, au fond, en eux, de la beauté, explique Tremblay, mais ils ne la mettront jamais en avant, au cas où ça sortirait mal. Et comme on ne leur a pas montré à "s'en-mieuter", à travailler sur eux-mêmes... Ils vont préférer faire rire ou faire diversion avec une grosse chicane, c'est moins dangereux. En écrivant certaines scènes avec Édouard, je pensais un peu aux drag queens, à Mado Lamotte, qui ont remplacé les travestis: elles ne sont pas nécessairement belles, c'est vrai, mais ce sont des caricatures affectueuses.»

Caritcature affectueuse et courageuse quand il s'agit d'Édouard, notamment dans une scène inénarrable se déroulant dans un bureau de recrutement militaire: «Au final, je me rends compte que j'ai utilisé plus souvent Édouard qu'aucun autre de mes personnages dans ces cycles, plus qu'Albertine ou Nana, reprend Michel Tremblay, alors que c'est effectivement le seul de mes personnages qui est inventé, et non inspiré des membres de ma famille...» Un ange - celui de Nana? - passe.

Mémoire et nouvelles

Cette mémoire «familiale», cette transposition de la «vraie vie» en vrais romans, c'est la force de Tremblay: l'infiniment personnel devenu universel. Et une fois encore, si vous le permettez, saluons son incroyable mémoire, capable de lier tous les romans de ses deux cycles sans l'avoir planifié au départ, il y a 50 ans.

«Ce n'est pas une farce quand je dis que c'est ma mémoire qui me fait vivre, explique en riant Tremblay, qui a eu 73 ans en juin. Je me souviens vraiment de pas mal tout ce que j'ai écrit au fil des ans - dans ce roman-ci, pour la première fois de ma vie, j'ai dû ajouter un chapitre parce que j'avais oublié de préciser une chose.»

«Mais je ne prends jamais de notes, poursuit-il, je ne fais jamais de plan - et on ne m'a jamais vu en train d'écrire sur une serviette de table dans un bar, ça, c'est sûr [rires]! Je pense que, si je faisais un plan, ça me donnerait l'impression de me prendre au sérieux... Dans le fond, je suis resté un écrivain amateur!», dit-il en riant, tout à fait conscient d'être «un écrivain amateur» reconnu mondialement.

Et un écrivain qui rend hommage à la lecture, car de nombreuses femmes lisent dans La traversée du malheur: «C'est à cause du personnage de Nana, qui plonge dans les romans pour fuir la réalité [cette fois, Nana découvre François Mauriac!], mais qui prête aussi ses livres. Et c'est vraiment inspiré de ce qui a été: ma mère, ma tante, ma grand-mère et Mme Allard, notre voisine, lisaient.»

Alors que les adaptations en anglais de la comédie musicale Belles-soeurs et Hosanna sont en lice pour plusieurs prix aux Montréal English Theatre Awards en octobre (respectivement six et sept nominations), que Survivre! Survivre!, son précédent roman, vient de sortir en France, que ressent Tremblay à l'idée d'avoir écrit son tout dernier roman, cette Traversée du malheur?

«J'ai d'abord été soulagé: j'avais réussi à unir les deux cycles. Puis j'ai vraiment fait une espèce de dépression "postpartum", et c'est mon pauvre chum qui s'est tapé cette période. Et puis... Et puis, un magazine m'a proposé d'écrire un conte de Noël pour cette année. Et c'est comme ça que j'ai trouvé une forme que je n'avais pas encore explorée: des conversations! Des conversations entre les personnages, pendant une partie de cartes, par exemple. Je pense bien que je vais me mettre à écrire des conversations...» Et ainsi nous donner, autrement, des nouvelles de Michel.

* * * * 1/2

La traversée du malheur. Michel Tremblay. Leméac, 232 pages. En librairie le 21 octobre.

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