Delphine de Vigan: l'obsession du vrai

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D'après une histoire vraie «est probablement le roman le plus personnel que j'ai écrit à ce jour, comme si la fiction m'avait permis de me livrer davantage», dit Delphine de Vigan.

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En 2011, à la sortie de Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan, son auteure, a failli être emportée.

Emportée par le tsunami médiatique déclenché dès la parution du roman. Emportée par l'intensité de l'émotion des milliers de lecteurs touchés par son histoire. Emportée par la démesure de ce succès inattendu. Emportée par tous les prix - Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis - pour lesquels le roman était en lice.

Toute cette attention autour de sa personne un brin timide aurait pu la rendre folle. Elle aurait pu réagir en faisant une dépression. Delphine de Vigan a plutôt choisi d'en faire un roman qu'elle lance ces jours-ci au Québec sous le titre D'après une histoire vraie, un titre en trompe-l'oeil qui nous annonce une chose et nous offre son contraire.

La voici qui m'ouvre la porte de sa suite au 13e étage d'un hôtel montréalais. Delphine de Vigan est grande et mince comme un fil ou plutôt comme une candidate à l'anorexie, ce qu'elle fut autrefois, à l'adolescence. Bien que souffrante, l'épreuve de l'anorexie lui a permis de mettre un pied dans la littérature en 1991 avec Jours sans faim, son tout premier roman paru sous le pseudonyme Lou Delvig.

Comme sur toutes les photos où je l'ai vue, Delphine de Vigan a, dans la vraie vie, le sourire facile et des cheveux blonds moussants. Dans la suite où elle me reçoit, elle prend place sur un fauteuil droit, jambes croisées, ses mains en coupole protectrice autour de sa tasse de café. J'ai mille et une questions à lui poser sur cet étrange roman où la vérité et la fiction ne cessent de s'entremêler et de nous jouer des tours.

Mais d'abord, je veux vérifier l'identité de la jeune fille dont les trois clichés de photomaton ornent la couverture du livre et qui ressemble comme deux gouttes d'eau à une jeune Delphine de Vigan. Surprise! Ce n'est pas elle. Deuxième surprise, Delphine refuse de révéler son identité. C'est d'autant plus étonnant qu'avec Rien ne s'oppose à la nuit, un roman autobiographique sur le suicide de sa mère bipolaire, une photo de sa mère, la vraie, ornait la couverture. Que s'est-il passé?

«Il s'est passé que cette fois-ci, j'ai entrepris une démarche contraire à mon roman précédent. Cette fois, il n'y a pas la même quête de vérité, ni le même désir de rendre compte de la réalité. Sans trop en révéler, disons que la fiction tient une place plus importante. En même temps, c'est probablement le roman le plus personnel que j'ai écrit à ce jour, comme si la fiction m'avait permis de me livrer davantage.»

Où est la fiction?

Cette dernière remarque est d'autant plus paradoxale que le personnage principal du roman s'appelle Delphine, qu'elle vient de connaître un grand succès littéraire, qu'elle a deux enfants et un conjoint du prénom de François, journaliste et animateur d'une émission littéraire, autant d'éléments volés à la vraie vie de Delphine de Vigan.

Où est la fiction, me demanderez-vous? Entre les lignes et surtout avec L, cette femme surgie de nulle part avec laquelle la Delphine du roman se lie d'amitié avant de la laisser progressivement envahir sa vie et de lui dicter comment et quoi écrire.

On pense immédiatement à Misery de Stephen King, mais aussi à La part des ténèbres, deux oeuvres auxquelles Delphine de Vigan rend hommage par la bande dans ce qu'elle a conçu comme un authentique thriller psychologique. Mais encore. Je ne peux pas m'empêcher de me demander ce que Delphine de Vigan cherche à dire, à ses lecteurs, à travers ce dédale où se confondent le vrai et le faux.

J'ai d'ailleurs noté un passage dans le roman, où elle semble insinuer qu'en fin de compte, le vrai n'existe pas. Je le lui lis à voix haute: «Nous pouvons tous être dupes d'un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu'invention, travestissement, imagination... n'importe quel auteur habile peut faire ça: multiplier les effets du réel.»

Dans le fond, c'est ça que vous faites avec nous? Vous multipliez les effets du réel pour mieux nous confondre? Elle fait oui de la tête. C'est exactement ça. Elle nous mène en bateau, mais pas seulement pour le plaisir de nous mener en bateau. Elle le fait avec une intention précise. Elle le confirme.

«Je ne veux surtout pas porter de jugement sur cette obsession du vrai qui est de notre époque. Moi-même, ça m'est arrivé d'être prise par une histoire vraie parce que je savais justement qu'elle était vraie. La téléréalité et la "pipolisation" des médias ont laissé s'épanouir le voyeur en nous tous, moi la première. Mais ce que je souhaite de tout coeur, c'est que les lecteurs retrouvent cette capacité de s'émouvoir pour la fiction et pour des personnages qui n'existent pas. Qu'on se laisse tout simplement emporter par une histoire, peu importe qu'elle soit vraie ou non. J'espère qu'en lisant mon roman, le lecteur va demander pourquoi il accorde tant d'importance au vrai.»

Premier roman tardif

Delphine de Vigan aura 50 ans au printemps prochain. Elle a écrit son premier roman à 35 ans après avoir travaillé pendant 10 ans dans une entreprise de sondages. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps?

«Si j'avais choisi l'écriture tout de suite à 20 ans, je ne pense pas que je serais ici aujourd'hui. L'écriture est une source de déséquilibre et, jeune femme, j'étais un peu en vrac, fragile quoi. J'ai eu besoin de me construire, besoin d'avoir un cadre où je me rapportais tous les jours, besoin d'un socle qui m'a permis d'être en couple et d'avoir des enfants, et c'est seulement après cela, après avoir trouvé dans ma vie une certaine stabilité, que j'ai été en mesure d'écrire.»

Aujourd'hui, Delphine de Vigan écrit, mais pas nécessairement à temps plein. Entre la parution de Rien ne s'oppose à la nuit et le plus récent, quatre années se sont écoulées. Elle en a profité pour coécrire le scénario d'À coup sûr, une comédie sur une jeune femme qui se croit inapte sexuellement et qui décide d'y remédier.

Ne trouvant pas de réalisateur idéal, c'est Delphine de Vigan elle-même qui l'a réalisé. Malgré un box-office respectable (130 000 entrées), elle affirme que le film était raté. Qu'à cela ne tienne. Son nouveau roman est tout sauf raté, et cela, peu importe si ce qu'il raconte est vrai ou non.

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D'après une histoire vraie. Delphine de Vigan. JC Lattès, 484 pages.

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