Mohsin Hamid: roman compressé

L'écrivain pakistanais Mohsin Hamid porte un regard décapant,... (Photo: fournie par Grasset et Hachette Canada)

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L'écrivain pakistanais Mohsin Hamid porte un regard décapant, cynique et plein d'humour sur l'identité en Asie centrale actuelle.

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Un coup de poing dans les parties sensibles qui fait hurler de rire: voici Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante, troisième roman de Mohsin Hamid, Pakistanais naturalisé britannique, féru d'Albert Camus et de poésie soufie! En quelque sorte, ce bref roman irrésistible, aussi terrible qu'hilarant, en lice pour le Médicis étranger, fait pour l'identité de l'Asie centrale actuelle ce qu'un Martin Scorsese a fait pour celle des États-Unis: révéler profondément en décapant violemment. Entrevue avec un écrivain fascinant, brillant - et doux! -, en direct de la ville de Lahore (Pakistan).

Pourquoi rédiger un essai sur la difficile survie dans un pays asiatique musulman en pleine mondialisation sauvage, quand on peut plutôt imaginer un faux livre de croissance personnelle (self-help book) qui relaterait huit décennies dans la vie d'un de ses survivants, aux prises avec l'hépatite E, la pauvreté endémique, l'analphabétisme, l'intégrisme, la corruption - et l'amour?

C'est justement ce qu'a fait Mohsin Hamid pour relater la vie d'un narrateur dont on ne connaîtra jamais le nom: tout le récit est rédigé à la deuxième personne du singulier, comme c'est souvent le cas dans les livres de croissance personnelle. Et chaque chapitre porte un titre de pseudo-technique de survie: «Faire ami avec un bureaucrate», «Éviter les idéalistes», «Être prêt à recourir à la violence», «Ne pas tomber amoureux», pour mieux relater une péripétie ou un tournant marquant dans la vie de ce narrateur sans nom et pourtant sans pareil, unique.

Roman compressé

Plus fort, toujours plus fort, le roman de Hamid se lit en quelques heures à peine. Et c'est voulu! «Oui, et pour plusieurs raisons, explique l'auteur qui a fait ses études de littérature sous la direction de Toni Morrison et Carol Joyce Oates à Princeton... avant de faire son droit à Harvard! D'abord, j'ai grandi au Pakistan, où la plupart de mes amis ne lisaient pas de romans; j'ai donc décidé que j'allais écrire des romans pour que les gens qui pensent ne pas aimer les romans en lisent, des livres très courts, ramassés, et très, très rythmés.»

«Ensuite, je crois que, comme lecteurs, nous avons changé. Il y a 100 ans, je n'aurais sans doute pas pu écrire un tel roman... Mais aujourd'hui, nous sommes habitués aux «jumpcuts» [aux raccourcis] au cinéma et à la télévision. On passe d'une époque à l'autre, d'un événement à l'autre en une seconde, on est habitués à ces coupures; on peut donc désormais se permettre de tels raccourcis dans un livre aussi. En plus, nous vivons dans une civilisation où nous compressons les données - musique, photos, etc. - que nous décompressons ensuite. Nous comprenons plus vite qu'avant, nous lisons des informations fragmentées et sommes capables de les agréger pour en tirer du sens... J'ai donc voulu écrire une sorte de «roman compressé», avec relativement peu d'informations, mais qui, dans la tête du lecteur, va se décompresser et avoir un écho prolongé après la lecture!» Décompression réussie...

Rire pour survivre

Impossible de lire ce roman sans se mettre à rire aux éclats parfois - et généralement quand ça se passe très mal pour le narrateur! «Je crois, explique l'homme dans la jeune quarantaine et père d'une fillette de 5 ans, que cet humour cynique est une façon plus efficace d'établir une relation solide avec le lecteur; de cette façon, quand le roman prend parfois des tours plus intimes, le lecteur est touché. Parce qu'il vient de rencontrer soudainement quelque chose d'humain.

«Nous sommes dans un marché qui nous répète «ce qui compte, c'est soi [self], le soi est tout» - alors même que nous savons que ce «soi» est temporaire, mortel, ce qui est terrifiant, conclut Mohsin Hamid. Pendant des siècles, les religions, les traditions et les cultures nous ont permis d'affronter cette terreur, d'expliquer notre relation avec l'univers. Mais aujourd'hui, avec les migrations massives et la mondialisation, elles ne sont plus en mesure de le faire. Je crois que c'est là que les artistes «laïques» peuvent être utiles: en abordant ces questions d'ordre spirituel sans se servir d'étiquettes religieuses. Car qu'est-ce qu'un roman, sinon l'estompement du soi? Un écrivain crée des «soi» qui ne sont pas le sien, c'est-à-dire des personnages. Et le lecteur se retrouve, lui, avec plusieurs «soi» cohabitant dans sa tête: le sien, celui de l'auteur et ceux du livre. Rien de tel qu'un roman pour nous aider à comprendre et accepter le flou du «soi». Ainsi que son caractère éminemment fictif...»

Mohsin Hamid en cinq dates

1971: Naissance à Lahore (Pakistan), mais enfance aux États-Unis de 3 à 9 ans.

1988 à 2009: Études aux États-Unis (littérature et droit), avocat et consultant en gestion à New York, déménagement à Londres en 2001, puis retour au Pakistan en 2009.

2000: Publication de son premier roman, The Moth Smoker (Partir en fumée en 2001).

2006: Publication de The Reluctant Fundamentalist (L'intégriste malgré lui en 2007, parution en livre de poche cette semaine), porté au grand écran par Mira Nair en 2012.

2013: Publication de How to Get Filthy Rich in Rising Asia (Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante), qui sera adapté au cinéma l'an prochain par Alejandro González Iñárritu.

* * * * 1/2

Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante. Mohsin Hamid. Grasset, 253 pages.

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