Frédéric Beigbeder: Frédéric et Salinger

L'auteur était à l'étage, alors que la journaliste attendait sur la terrasse.... (Photo: Martin Chamberland, archives La Presse)

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(Paris) L'auteur était à l'étage, alors que la journaliste attendait sur la terrasse. Grâce à un malentendu causé par la nonchalance d'un serveur du Café de Flore, Frédéric Beigbeder a accueilli La Presse dans sa maison située à côté de la place du Québec, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés. Le but: discuter de son nouveau roman, Oona & Salinger. Avis aux intéressés: «Je regrette de ne pas aller à Montréal au Salon du livre», dit Beigbeder.

Dans ses romans, Frédéric Beigbeder parle de lui. Cette fois-ci, il le fait à travers l'histoire d'amour méconnue de J.D. Salinger avec Oona O'Neill, avant que cette dernière se marie avec Charlie Chaplin.

Un roman de «faction», dit Beigbeder. «Tout y est rigoureusement exact: les personnages sont réels, les lieux existent (ou ont existé), les faits sont authentiques et les dates toutes vérifiables.»

Le reste? «Imaginaire.» Mais «si cette histoire n'était pas vraie, je serais extrêmement déçu», écrit en préface l'auteur de 99 francs et de L'amour dure trois ans.

Beigbeder avait 14 ou 15 ans quand il a lu le classique L'Attrape-Coeurs de J.D. Salinger, porté par son fameux personnage décrocheur d'Holden Caulfield. «J'ai eu l'impression de lire un frère. Il râle tout le temps, rouspète, critique tout... J'aime beaucoup les personnages qui se plaignent et pour qui tout est nul.

«C'est un livre d'une grande liberté, poursuit Beigbeder. Après, j'ai lu Sur la route et cela m'a fait le même effet... Prendre sa bagnole et partir.»

Pour Frédéric Beigbeder, Kerouac et Salinger ont révolutionné la manière de vivre dans les années 50 et 60. «Ils m'ont réconcilié avec la lecture, alors que mes professeurs avaient réussi à me dégoûter de Baudelaire, qui parle pourtant de putes et de drogues.»

Cornish, New Hampshire

Il y a sept ans, Beigbeder a tourné avec le cinéaste Jean-Marie Périer L'attrape Salinger, un film où il part à la rencontre de son écrivain préféré à Cornish, au New Hampshire («à quelques encablures du Québec», écrit-il). Au final, Beigbeder a figé devant la maison de Salinger et n'a jamais été capable d'aller cogner à sa porte. «Je ne voulais pas l'emmerder...»

C'est à travers ce tournage que Beigbeder a appris l'existence d'Oona, la fille du dramaturge Eugene O'Neill dont Salinger a été amoureux.

Après maintes recherches, Beigbeder constate que «cette histoire à la Autant en emporte le vent» n'a jamais été racontée. «Une histoire d'amour extraordinaire sur fond de guerre, de cinéma... La fille d'un grand écrivain, une "it-girl" de New York vachement drôle et triste. Et lui, l'écrivain le plus secret du XXe siècle. Il est fou d'elle, et elle le quitte pour un grand génie du cinéma...»

Dans une ambiance «Gatsbyienne» à la Fitzgerald ou encore à la manière du film Midnight in Paris de Woody Allen, Beigbeder fait voyager les lecteurs dans le temps au Stork Club, un mythique bar new-yorkais fréquenté par Orson Wells, Greta Garbo et Ernest Hemingway. Oona O'Neill y buvait des verres avec ses amis Truman Capote, Gloria Vanderbilt et Carol Marcus. «Tous mes héros étaient réunis dans la même pièce. Des gens beaux, riches et alcooliques.»

C'est là que Salinger est devenu amoureux d'Oona, avant de partir pour la guerre, de 1942 à 1945.

Beigbeder croit que Salinger aurait détesté son livre car il fait état de sa vie privée et d'un pan candide de sa personnalité. «Mais il aurait peut-être aimé le passage de la conversation qu'il a eue avec Hemingway au Ritz... Je n'en sais rien.»

À l'image de Salinger, Beigbeder a adopté un ton «pur, rigolo et pas trop prétentieux». Il amuse les lecteurs avec des références autant intellectuelles que pop. Entre des citations de Boris Vian et Alfred de Musset, il évoque Rihanna, Robert Pattinson et American Apparel.

Oona & Salinger «est un livre sur la présence et la conséquence des années 40 en 2014», dit Beigbeder. Rihanna est aussi populaire que l'était Charlie Chaplin et elle mène la même vie mondaine. «Avec la résurgence du nationalisme en France et la crise économique, j'ai peur qu'il se passe la même chose qu'à cette époque-là...»

Dans son roman, Beigbeder révèle des faits méconnus de la Deuxième Guerre mondiale, à laquelle a participé Salinger. On apprend la consommation de cocaïne d'Hitler, l'existence de camps de concentration en France et le choix de l'armée américaine d'empêcher les soldats noirs de défiler sur les Champs-Élysées lors de la libération de Paris, et l'application de cette demande ségrégationniste par Charles de Gaulle.

«J'étais curieux et j'ai fait des découvertes, dit Beigbeder. La guerre explique le désespoir et la mélancolie de Salinger. Elle a fait de lui un adolescent éternel qui ne voulait pas vivre comme un adulte.»

Beigbeder affirme par ailleurs que Bonjour Tristesse de Françoise Sagan est l'équivalent français du roman de Salinger. «Un livre qui a fait scandale, mais qui a libéré toute une génération d'adolescents.»

Merci à Céline Dion

Au deux tiers de son roman, Beigbeder dirige les lecteurs sur YouTube pour voir la dernière audition d'Oona O'Neill pour le film The Girl From Leningrad, d'Eugene Frenke. «Je pense que c'est l'avenir. Des livres avec des textes, mais aussi avec des vidéos et des musiques. Le livre numérique n'est pas encore né», dit-il.

L'ancien publicitaire conclut son roman avec son histoire d'amour à lui. Sans rien dévoiler, disons qu'il en doit une à Céline Dion. «Je viens de me marier, je suis très heureux. Mais quelqu'un qui nous échappe, c'est ce qui fait que le sentiment amoureux reste. Et c'est pourquoi cela marche avec mon épouse: elle m'échappe.»

Beigbeder traîne une réputation d'enfant terrible. Encore récemment, il a suscité une controverse en mettant une femme nue qui cache ses seins avec son nouveau roman en une du magazine «pour hétérosexuels» Lui, dont il est le rédacteur en chef. «Les gens n'ont pas compris la blague», dit-il.

Avec Oona & Salinger, Beigbeder assume sa personnalité et le fait qu'il aime les femmes plus jeunes - comme Salinger et Charlie Chaplin. «Avant, je me justifiais. C'est vrai que cela a peut-être pris une trentaine d'années avant de m'accepter. Je dis aux gens: si vous n'êtes pas contents, bien lisez Guillaume Musso», dit avec une pointe d'insolence le sympathique et comique auteur de 49 ans, marié à une jeune brunette de 25 ans sa cadette.

«J'ai beaucoup fait de livres pessimistes. C'est fastoche et stérile de dire que tout est horrible pour avoir de la profondeur. C'est plus compliqué de faire comme Salinger. Tout critiquer, mais avoir un peu d'émerveillement et de chaleur humaine.»

«C'est l'histoire d'un amour que magnifie l'absence: le jeune écrivain va tomber amoureux au fur et à mesure que la guerre l'éloignera d'une fiancée qu'il croit (à tort) légère et futile. Il y a quelque chose de Gatsby et Daisy dans cette idylle d'un arriviste qui veut se purifier et une oie blanche de la cafe society. Lequel est le plus innocent des deux? Lequel souffre davantage? Parce qu'il se prépare à la guerre, le soldat Salinger croit pouvoir inculquer des leçons de vertu à la glamour girl des beaux quartiers.»

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OONA & SALINGER. FRÉDÉRIC BEIGBEDER. GRASSET. 330 PAGES.

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