Lydie Salvayre: pas oublier

Lydie Salvayre a écrit Pas pleurer en «fragnol»,... (Photo fournie par l'éditeur)

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Lydie Salvayre a écrit Pas pleurer en «fragnol», la langue hybride poétique et palpitante de sa propre mère et de tous ces Espagnols qui ont émigré en France.

Photo fournie par l'éditeur

Marie-Christine Blais
La Presse

Avant même qu'il ne soit publié - ou traduit -, le roman Pas pleurer de l'écrivaine et psychiatre française Lydie Salvayre a été acheté par la grande maison d'édition anglophone MacLehose (Stiegg Larsson, Henning Mankell, etc.), tant est fort ce livre qui raconte sur le mode à la fois intime et littéraire un pan trop méconnu, quasi oublié de l'histoire: l'Espagne libertaire - sans gouvernement, sans église, même sans argent! - de l'été 1936. Entrevue avec Lydie Salvayre, qui a plongé dans le passé de sa mère et de l'écrivain George Bernanos pour donner vie à son roman.

Hemingway, Malraux, Orwell, Bernanos et bien d'autres ont écrit sur la révolution sociale espagnole ou sur la terrible guerre civile qui l'a suivie, de 1936 à 1939. À sa manière extrêmement vivante, Lydie Salvayre ajoute à cet édifice littéraire son beau roman Pas pleurer, écrit dans une langue qui palpite - celle de sa propre mère.

Le roman est effectivement écrit - oh, à peine, juste ce qu'il faut -, en «fragnol»: cet amalgame de français et d'espagnol, cette langue hybride que parlent les immigrés hispaniques en France. Les parents de Lydie Salvayre ont justement été du nombre des exilés de la guerre civile espagnole, installés autour de Toulouse.

«Cette langue de ma mère, ce fragnol, explique l'écrivaine à la belle voix rauque, j'en avais honte quand j'étais enfant. Et puis, des années après, j'ai réalisé qu'en travaillant de l'intérieur le français par l'espagnol, en l'estropiant, le bousculant, le malmenant, ma mère au fond poétisait le français. Elle le rendait plus aventureux. J'ai même fini par me dire que, sans le savoir et certainement sans le vouloir, ma mère a été mon premier grand écrivain français», lance-t-elle en riant.

Chose certaine, Montse, la mère de Lydie Salvayre, était une grande vivante. Alors qu'elle est âgée de 90 ans, elle raconte soudain à sa fille quelques semaines de sa vie en juillet et août 1936, brève parenthèse qui lui fait connaître la liberté, l'amour, la dignité, la liberté, la ville, l'espoir... Montse a alors à peine 15 ans, et Lydie Salvayre nous la fait littéralement entendre dans Pas pleurer, d'une façon incroyablement vivante, en omettant certaines règles très françaises.

«J'ai refusé les arbitraires du roman, qui veulent qu'il y ait des tirets, des deux-points, des guillemets, etc., pour indiquer un dialogue, explique l'auteure. J'ai le sentiment qu'on peut très bien suivre un dialogue sans tout cela, qu'il devient ainsi une conversation. Et puis, d'un point de vue purement graphique, je trouve que c'est plus beau sur une page de livre, une marge tout à fait verticale à gauche et tous les possibles à droite; même les majuscules, les espaces... cela parle, dans un texte.»

Et dans ce texte, cela parle essentiellement du mouvement libertaire qui embrase l'Espagne en 1936: «Des milliers de villages et de grandes villes y ont vécu pendant quelques mois une sorte d'utopie réalisée, dit Lydie Salvayre. Pas de pouvoir, pas d'église, pas de police, pas d'argent: ça paraît incroyable, non? Et pourtant!»

Montse et Georges

La mère de Lydie Salvayre est morte il y a sept ans, sans savoir que sa fille écrirait son histoire. «Ma mère me disait toujours: «Mais pourquoi tu t'embêtes à écrire alors que tu as un beau métier?», raconte en riant celle qui, bien qu'elle écrive depuis 30 ans, a exercé la psychiatrie auprès des jeunes pendant des années, jusqu'à sa retraite, il y a deux ans.

«Ça n'a pas été facile, comme psychiatre, de quitter la compagnie des enfants, celle de l'équipe, reprend-elle. Alors, j'ai écrit en compagnie de ma mère. Et de Bernanos. Particulièrement inspirante, la compagnie de Bernanos: il a une colère contagieuse, c'est quelqu'un de bouillant, qui livre combat seul contre tous! Oui, Bernanos a quelque chose de Don Quichotte», reconnaît-elle.

Car, outre les souvenirs de Montse, Lydie Salvayre utilise en effet le témoignage de Georges Bernanos, qui a visité l'Espagne en 1936. Ce qu'il a vu a inspiré à ce catholique pratiquant et chrétien convaincu un véritable pamphlet contre l'Église: Les grands cimetières sous la lune est une charge implacable, doublée de sarcasme, contre le clergé.

Lydie Salvayre la première reconnaît qu'il lui a fallu des années pour lire le grand écrivain français. «En France, Bernanos a été étiqueté «écrivain catholique», alors que son oeuvre dépasse largement toutes les étiquettes, explique-t-elle. Je crois que ça a contribué à la méconnaissance qu'on a de lui. Pourtant, c'est une figure très intéressante: comme je le rappelle dans Pas pleurer, cet homme est monarchiste, antirépublicain, catholique et militant d'extrême droite. Il va en Espagne en 1936 et est d'abord du côté de Franco et des phalangistes. Mais quand il voit ce qui arrive, ces milliers de meurtres sanctionnés par les prêtres, cet homme-là a pourtant le courage, la liberté d'esprit et la témérité de dire la vérité sur la part jouée par l'Église catholique. J'ai été bouleversée par le tranchant, l'élan colérique, la révolte de cet écrivain.»

Bernanos paiera cher ce courage, à son retour en France. Les libertaires, eux, paieront de leur vie le mouvement de contestation anarchiste. Entre communisme stalinien et régime dictatorial, ils seront nombreux à perdre toute illusion avant de perdre tout simplement leur liberté... ou la vie, avec la bénédiction du clergé espagnol.

Une parenthèse heureuse

Les parents de «Lydia» paieront cher, eux aussi, leur exil.

Après avoir perdu pays, langue, famille, ils perdront également peu à peu l'espoir de retourner un jour en Espagne, franquiste jusqu'à la mort de Franco. «J'ai grandi dans une communauté qui s'est dit, à un moment donné: «C'est fichu, on s'est battus pour rien.» Ma mère n'était pas amère, mais mon père, oui», dit simplement Lydie Salvayre.

«Écrire sur l'histoire de ma mère m'a fait un immense bien, reprend-elle, c'était une façon qu'elle soit encore présente pour moi, car je l'ai adorée... Mais ces conversations avec elle m'ont aussi fait réaliser que, lorsqu'on fait le décompte des choses importantes dans une vie, il reste peu de choses, finalement. Peu de liens. Peu de livres. Au fond, ma mère n'a gardé de sa vie que le souvenir de ces quelques mois, cette parenthèse libertaire très heureuse et très mal connue historiquement.

«Ma mère m'a aussi appris à ne pas pleurer - quoiqu'il m'arrive de pleurer, je vous rassure, dit Lydie Salvayre avec chaleur. Mais tout même, j'ai aussi cette espèce de refus de me laisser abattre, un refus du dolorisme, du sentimentaliste larmoyant. Dans le roman, j'en ai fait une position existentielle mais aussi littéraire: pas de grands épanchements.»

Non, pas de grands épanchements, c'est vrai. Mais certainement un grand roman.

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Pas pleurer. Lydie Salvayre. Seuil. 288 pages.




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