Leigh Newman: la complainte de l'écrivain en Alaska

L'écrivaine américaine Leigh Newman est actuellement l'éditrice adjointe... (Photo: David Boily, La Presse)

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L'écrivaine américaine Leigh Newman est actuellement l'éditrice adjointe du site internet d'Oprah Winfrey.

Photo: David Boily, La Presse

Marie-Christine Blais
La Presse

Peut-être est-ce parce qu'elle travaille pour le site d'Oprah Winfrey comme «rédactrice et responsable des critiques littéraires» qu'on s'intéresse d'abord à Leigh Newman. Mais c'est parce qu'on lit son premier roman, Le coeur au nord, qu'on tombe sous le charme de cette fille qui a traversé des drames peu communs grâce à l'Alaska... et y a survécu grâce à l'Alaska!

Elle semble bien frêle, Leigh Newman, dans le restaurant où nous nous rencontrons. Se méfier des apparences: depuis sa tendre enfance, cette fille est capable de pêcher le saumon pendant des heures, vider un animal proprement, affronter un ours ou conduire un Cessna 185 sur flotteurs. Et de voir sa mère perdre son équilibre mental. Et de voir son père s'échiner à refaire sa vie. Et d'apprendre à la dure à faire (un peu) confiance. Et surtout d'écrire.

Et ainsi survivre. D'abord au divorce très difficile de ses parents, alors qu'elle a 12 ans. Son père va demeurer à Anchorage (Alaska), mais sa mère s'installe à Baltimore (Maryland). Il y a 5402 km entre les deux, environ 20 fois la distance Montréal-Québec... La jeune Leigh commence ainsi à vivre une «garde partagée» au long cours, toujours entre deux aéroports et deux univers: entre la pêche parmi les nuées de mouches noires et l'école privée huppée, pas de parallèle. Juste beaucoup de solitude.

Adulte, Leigh Newman devient journaliste en tourisme. Et passe, de nouveau, des années entre deux aéroports. «Je ne savais qu'être seule, estime-t-elle dans un français étonnant (qu'elle a appris en Alaska, à Baltimore, à New York, à Paris, à Montpellier, en Bretagne et en Mayenne!). En fait, dès 12 ans, la solitude est devenue plus réconfortante que la vie en société...»

En d'autres termes, elle pratique l'autonomie extrême. Pratique pour survivre, désastreuse pour vivre. C'est de cela qu'il est question dans ce récit des 32 premières années de la vie de Leigh Newman, avec des moments parfois hilarants, parfois tragiques. Dans un scénario de film, ce qu'elle raconte semblerait tiré par les cheveux. Sauf qu'il s'agit bel et bien de sa vie.

«Je ne pensais jamais écrire des mémoires, explique-t-elle. J'ai d'abord écrit quelques nouvelles, puis j'ai consacré plus de quatre ans à l'écriture d'un roman. C'était bien écrit..., mais sans plus. J'ai vraiment déprimé après cela. Vraiment.»

Mais c'est après avoir reçu une bourse de la fondation Yaddo pour une résidence d'écrivain qu'elle se résout vraiment à tout écrire, aussi invraisemblable et vrai que ce soit, tant sur son enfance et sa vie conjugale (vraiment pas banale...), son chien Leonard et ses grands-mères, son amour de la langue française («C'était un de mes rêves, être publiée en français!»), ses deux garçons...

Tout ça empreint de solitude, d'incapacité à s'engager, de peine, de rocambolesque et d'humour. C'est avec l'accord de son père, de sa mère et de sa belle-mère qu'elle a publié son récit. «S'ils m'avaient dit de ne pas publier, je les aurais écoutés: ma famille avait déjà explosé une fois, ça suffisait. Mais après le choc, la colère même, ils ont tous accepté. Et mon père s'est révélé un excellent critique littéraire!»

Dans l'univers d'Oprah

Depuis quelques années, Leigh Newman gagne sa vie au sein de l'«empire» d'Oprah Winfrey. Au fil des années, elle a été rédactrice, critique, intervieweuse. Elle est actuellement éditrice adjointe du site internet www.oprah.com et collabore au club de lecture institué par l'animatrice-productrice-millionnaire-philantrope.

«Non, je ne parle pas tous les jours à Oprah. Non, je ne travaille pas avec elle directement tous les jours. Oui, je lui parle quand elle vient à New York, répond Leigh Newman avec un gentil sourire quand on la questionne sur sa célèbre employeuse. Quand elle passe au Rockefeller Center pour enregistrer ses OpenClass (de grandes émissions axées sur la connaissance et la réalisation de soi), on va boire du champagne avec elle, on discute, on parle de tout et de rien...»

Oprah Winfrey dirige une entreprise tripartite: le réseau de télévision OWN (Oprah Winfrey Network), le magazine O et le site internet oprah.com.

«Je ne sais pas comment elle fait pour tout mener de front, dit Leigh Newman, mais je sais qu'elle a voué sa vie à l'amour des livres. Pour moi, c'est extraordinaire: je suis payée pour lire et écrire! Ce n'est pas un hasard si plusieurs écrivains comme Toni Morrison écrivent des textes pour elle. Absolument tout le monde lit dans cette entreprise, il y a des livres empilés partout, on en discute tout le temps.

«C'est vraiment elle qui choisit les livres du club de lecture (Oprah Book Club), précise Leigh Newman, et ensuite, les rédacteurs en chef des diverses sections entrent en jeu. Quand je suis chargée d'un de ces livres, je peux aussi bien collaborer à des émissions en ligne sur l'auteur, faire des entrevues avec lui, publier la version électronique du livre accompagnée des commentaires d'Oprah, etc.»

Leigh Newman est entrée là à la suite de la parution d'une de ses nouvelles.

Côtoyer autant d'auteurs renommés (ou méconnus mais devenus renommés grâce à Oprah!), lire autant d'ouvrages dont certains sont des chefs-d'oeuvre, cela ne lui a pas fait peur, à titre d'écrivain?

«J'avais déjà un contrat d'édition signé deux ans avant de commencer à travailler pour elle, et donc, à mes propres yeux, une certaine légitimité comme auteure. Je sais que ce n'est pas pour ça que mon livre existe. Mais j'avoue que ça m'a fait plaisir quand la rédaction a décidé de consacrer un long article au Coeur au nord. Et je ne l'ai su qu'une fois qu'il a été publié!»

«Les branches craquent. Le temps ralentit, puis semble s'embourber, alors que nous attendons que l'ourse se rue sur la tente et que mon père la tue; ou qu'il la rate et que nous finissions en chair à pâté; ou qu'elle se désintéresse de nous et choisisse plutôt de se jeter sur nos saumons et, de ce fait, d'abîmer l'avion, nous laissant seuls dans ce lieu si secret que personne ne le connaît. Ou qu'elle fasse ce que nous espérons - ce que font en général les ours -, c'est-à-dire simplement s'en aller.»

LE COEUR AU NORD. LEIGH NEWMAN. RECTO VERSO, 336 PAGES.




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