Philippe Delerm: le pivot

«J'ai 63 ans et un peu le sentiment... (Photo: fournie par l'éditeur)

Agrandir

«J'ai 63 ans et un peu le sentiment d'être à cheval sur toutes les générations», affirme l'écrivain français Philippe Delerm.

Photo: fournie par l'éditeur

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Josée Lapointe

On connaît Philippe Delerm pour ses recueils de très courts textes (La première gorgée de bière, Je vais passer pour un vieux con). L'auteur français nous est arrivé cette semaine avec un rare roman, Elle marchait sur un fil, livre intergénérationnel dans lequel on retrouve son écriture séduisante, son amour pour les arts et sa capacité de capter la lumière qui émane des lieux et des gens.

Marie a la cinquantaine, travaille dans le milieu de l'édition et vient d'être quittée par son mari. Entre Paris et la Bretagne, elle use, parfois maladroitement mais toujours avec passion, de cette liberté qu'elle n'avait pas demandée.

Plus qu'un personnage central, Marie est le pivot de ce roman, entre sa petite-fille, Léa, son fils, Étienne, son vieil ami André, qui vit depuis peu en maison de retraite, et un groupe de jeunes comédiens qu'elle aide à monter un spectacle personnel qui s'intitulera Le fil.

«J'ai 63 ans et un peu le sentiment d'être à cheval sur toutes les générations», explique au téléphone Philippe Delerm. Prof retraité, il navigue constamment entre ses petits-fils - les enfants de son fils, le chanteur Vincent Delerm, dont il parlera souvent au cours de notre conversation - et des gens qu'il accompagne en fin de vie, entre la joie bruyante de l'enfance et les questionnements existentiels.

«J'ai l'impression d'être à un âge pivot, comme Marie. J'ai inventé une femme pour que le personnage soit loin de moi, mais ce roman est plein de questions que je me pose, sans avoir de réponse, sur tout ça, sur comment vivre en portant tous les âges en même temps.»

Faire se rencontrer ces différentes générations lui permet d'aborder le thème de la transmission, qui a été au coeur de sa carrière d'enseignant et qui est au coeur de ce roman. Comment accompagner nos enfants dans leurs choix vers l'âge adulte, en les guidant sans rien leur imposer? Quand se termine l'encouragement, où commence la pression?

«C'est un vrai problème et une vraie responsabilité, qui sont peu abordés dans la littérature. Plein de gens sont venus me parler de leurs enfants depuis que le livre est sorti», dit l'auteur, qui a été marqué par le film La société des poètes disparus.

«Je ne serai jamais comme ce prof qui dit: «Montre-moi un coeur débarrassé du fardeau de ses rêves, et je te montrerai un homme libre.» C'est triste. Et je me dis que c'est ce qui a probablement été le sens de ma vie d'écrivain et d'homme, de ne jamais débarrasser quelqu'un du fardeau de ses rêves.»

Mélancolie

Elle marchait sur un fil est, selon lui, «un livre mature» et c'est pourquoi la métaphore du fil lui est vite venue en tête. «Plus on avance, plus on ressent ce côté funambule où les choses deviennent extrêmement fragiles, prêtes à tomber d'un côté ou de l'autre. À une autre époque de ma vie, j'étais davantage habité par des certitudes.»

Le résultat est un roman habité par une mélancolie certaine, campé dans la nature indisciplinée de la Bretagne et les pensées d'une femme à la croisée des chemins. «Je suis devenu connu avec un livre qui semblait davantage voué au plaisir, mais ça n'a pas de sens d'avoir le goût du bonheur sans avoir celui de la mélancolie. Je ne sais pas si vous avez ça chez vous aussi, mais en France, il y a une vraie dictature du bonheur à tout prix, c'est un peu obscène.»

Plusieurs scènes du livre traduisent cette tristesse lancinante associée à la conscience du temps qui passe. Une en particulier, qui se déroule au cours d'une excursion en bateau, où tous les protagonistes savourent une «journée parfaite» comme il y en a peu.

Même si les relations humaines et les arts - théâtre, musique, littérature - sont le fil qui relie tout ce livre, Philippe Delerm continue de décrire, avec ce sens si aigu de l'évocation et du mot juste, les ambiances et les décors. Il n'est pas pour rien l'auteur de Sunborn ou les jours de lumière, qui relatait la recherche formelle des impressionnistes!

«C'est vrai. Les gens qui aiment bien ce que j'écris se sentiraient un peu perdus si je n'y avais mis que de la psychologie! Il en faut dans un roman, mais je reste quand même par nature un écrivain de la contemplation.»

Il aime bien insérer ces descriptions dans un récit - «Du coup, les atmosphères ne sont plus gratuites, données» -, mais Philippe Delerm avoue que le roman reste un genre qu'il maîtrise moins. «J'ai l'impression de travailler! Je suis content si les gens ont du plaisir à le lire, mais je suis sorti de ce livre épuisé. Comme si j'étais en train de construire une maison sans être bricoleur.»

Philippe Delerm compte donc rester un écrivain de fragments. «La forme courte, ça me va parfaitement. Cette idée que, finalement, dans un petit atome de vie, on peut trouver toute la vie.» Après Elle marchait sur un fil, qui est officiellement son premier roman contemporain, il reviendra ainsi au minimalisme - il a dans ses projets un album sur le sport, puis de nouveau un recueil.

«J'ai vraiment l'impression d'avoir trouvé ma manière, plus que de la chercher. Ce qui me mène, par contre, c'est que je sens que mon écriture n'est pas arrêtée pour toujours. Les choses que je vis, que je lis, continuent à faire bouger ma façon d'écrire. C'est beaucoup ça qui me donne envie de continuer.»

____________________________________________________________________________

Elle marchait sur un fil, Philippe Delerm, Seuil, 214 pages.




publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer