Patrick Isabelle: comme un coup de poing

Libraire jeunesse à Montréal, Patrick Isabelle a mis... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Libraire jeunesse à Montréal, Patrick Isabelle a mis du temps avant d'oser publier, mais le voilà lancé. Il sortira à l'automne son premier roman pour adultes, La danse des obèses.

Photo: Alain Roberge, La Presse

Josée Lapointe

Patrick Isabelle n'a pas mis de gants blancs pour écrire Eux, qui raconte le calvaire d'un jeune garçon devenu le souffre-douleur de sa polyvalente. Véritable concentré de violence et d'humiliation, ce roman destiné aux ados, qui intéressera à coup sûr leurs parents, fait ressentir aux lecteurs toute la terreur et la solitude de la victime.

«Ce n'est pas un livre où on se sent bien... et c'est voulu», explique Patrick Isabelle, qui abordait déjà le sujet dans son premier livre, La bouée de sauvetage. «Ce n'était pas le thème principal, mais les jeunes ont retenu les bouts où le personnage se faisait intimider.»

Il a donc pris le taureau par les cornes et abordé le sujet frontalement: Eux raconte deux ans et demi d'enfer en une petite centaine de pages, c'est dire à quel point il n'y a pas de place pour la fioriture. «Je suis allé à l'essentiel, aux scènes-clés. Je voulais que ça fasse l'effet d'une claque et que ça se lise d'un seul souffle.»

Un coup de poing d'autant plus nécessaire que son personnage devait atteindre un niveau de rage sans retour. Car de petit garçon sans histoire, le narrateur se transforme peu à peu en ado renfermé sur lui-même et déconnecté de la réalité, et qui finit par commettre l'irréparable.

«L'intimidation n'était pas le sujet initial de mon livre. Je voulais surtout savoir ce qui se passait dans la tête d'un jeune pour qu'il en arrive à rentrer dans son école avec une arme. À partir de là, je n'ai pas eu le choix de reculer jusqu'au début de l'histoire.» Et la seule raison possible pour qu'il développe une telle haine des autres était «qu'il se soit fait faire ce qu'il s'est fait faire; il devait porter cette charge-là».

On est dans la fiction, bien sûr, mais rien n'est épargné au narrateur - insultes, violence physique et psychologique, trahisons. Patrick Isabelle est convaincu que les jeunes sont «capables de recevoir ça». Car si tout le monde ne vit pas de l'intimidation, tout le monde en est témoin. «De toute façon, je n'ai pas écrit ce livre pour les victimes, mais pour les autres, les témoins silencieux, les bourreaux. Si je peux en sauver un, je vais avoir réussi.»

Patrick Isabelle n'est pas en mission, mais il sait bien qu'il n'a pas le choix de porter son sujet à bout de bras et d'assumer ce qu'il a écrit. «J'ai envie que ça donne quelque chose. Je vais aller dans les écoles pour en parler, parce que c'est important.»

Terreur et solitude

La question se pose naturellement: a-t-il lui-même été victime d'intimidation pour en parler avec autant de vérité? Oui, «un peu comme tout le monde», répond-il. Même s'il n'en a pas trop souffert. «J'avais une carapace assez solide, dit l'auteur de 33 ans. Mais j'ai vécu une scène comme celle vécue par mon personnage dans la salle de bains. Pas aussi violente, mais on m'avait rentré la tête dans la cuvette. Je me souviens surtout qu'en secondaire I, j'étais terrorisé. Alors ce sentiment, je le connais bien.»

Mais celui qui a réussi à se rendre juste assez invisible pour ne pas devenir la victime principale a surtout souffert de solitude, ce dont il s'est sorti peu à peu grâce à l'écriture et au théâtre. «Ça m'a sauvé.»

Patrick Isabelle espère que son roman ne sera pas vu comme une justification de la violence armée. «Je vois son geste plus comme un suicide ou un appel à l'aide que comme celui d'un fou qui veut tuer tout le monde.» Il a hâte d'aller à la rencontre des jeunes, de discuter avec eux, de les écouter - ce contact direct, il ne s'en passerait pas.

Libraire jeunesse à Montréal, Patrick Isabelle a mis du temps avant d'oser publier, mais le voilà lancé. Il sortira à l'automne son premier roman pour adultes, La danse des obèses. Et il travaille sur la suite d'Eux, dans laquelle il expliquera ce qu'il vient de nous lancer au visage.

«En fait, ce projet est un triptyque. Le deuxième volet se passera en centre de détention, où le personnage n'aura pas le choix de faire une introspection. La troisième partie va aller voir les répercussions du côté de celui qui a intimidé.»

Patrick Isabelle aime les livres qui secouent, mais il promet qu'il pourra aussi en écrire des plus légers et divertissants... En attendant, il nous laisse avec cette question posée par le narrateur d'Eux: pourquoi moi? «Il n'y a pas d'autre question, et il n'y a pas de réponse non plus. J'aurais voulu que mon livre apporte des solutions. C'est douloureux, mais le constat est qu'on est tous impuissants.»

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Eux. Patrick Isabelle. Leméac, 111 pages.




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