Geneviève Pettersen: jouer avec le feu

Geneviève Pettersen, alias madame Chose, vient de faire... (Photo: Alain Roberge, archives La Presse)

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Geneviève Pettersen, alias madame Chose, vient de faire paraître son premier roman, La déesse des mouches à feu.

Photo: Alain Roberge, archives La Presse

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Josée Lapointe

Geneviève Pettersen a mis son alter ego madame Chose en veilleuse pour écrire son premier roman, La déesse des mouches à feu, qui raconte l'adolescence éclatée d'une jeune fille vivant à Chicoutimi-Nord en 1996. Un portrait cru, assorti d'un hommage à la langue du Saguenay, par une écrivaine avec laquelle il faudra compter.

Adolescente à Chicoutimi, Geneviève Pettersen lisait Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée et trouvait bien attirant le côté sulfureux de cette histoire. Ce livre, qui a marqué des générations d'ados, visait pourtant davantage à leur faire peur qu'à les inspirer. «Pour moi et beaucoup de mes amies, ç'a eu l'effet contraire. Berlin, David Bowie, la mode, même ses bottes... tout ce que je voyais c'était: ça rocke, son affaire!»

Catherine, la jeune narratrice de La déesse des mouches à feu, est elle aussi fascinée par Christiane F. À 14 ans, ses parents viennent de se séparer, elle s'est fait une nouvelle bande d'amis avec lesquels elle se retrouve régulièrement dans un campe dans le fond du bois, se défonce plusieurs fois par jour - mescaline, LSD, toute une panoplie de drogues synthétiques -, fait diverses expériences sexuelles.

«C'est un peu Berlin rue Racine! Ou Trainspotting à Chicoutimi-Nord. Ce genre de récit se passe souvent en ville, moi, j'avais envie que ça se déroule en région, celle d'où je viens, parce que c'est ce que je connais le mieux.»

On le comprend, Geneviève Pettersen ne fait pas dans la dentelle dans ce premier roman fort éloigné des conseils domestiques de madame Chose, son alter ego médiatique, chroniqueuse à La Presse et blogueuse, «croisement entre Janette Bertrand et Jehane Benoît», écrit-elle sur son blogue. Ses fans seront peut-être surpris... «Peut-être, mais je pense qu'ils y sont bien préparés. Ils sont habitués à ce ton grinçant et in your face. La table est mise.»

Cru, direct, parfois violent -«C'est très dur, un peu comme Lord of the Flies, tu ne te sens pas tout le temps bien» -, Geneviève Pettersen a écrit un livre d'adulte sur l'adolescence, dans lequel sa narratrice vit «en temps réel» toutes sortes d'expériences. Une héroïne qui est un peu une «p'tite chriss», égoïste, injuste, superficielle, extrême et déstabilisante, mais probablement plus fragile qu'elle n'en a l'air.

«Elle peut être autant victime que bourreau. Je tenais à ce regard objectif, à cette absence de jugement, mais aussi de recul. Tout ce que je dis, c'est voici l'univers de ces jeunes, ce qu'ils écoutent, comment ils s'habillent, en évitant les clichés et en n'expliquant rien.»

Geneviève Pettersen ne fait pas que nous montrer Catherine et son entourage, elle nous les fait aussi entendre avec une justesse fascinante. «C'était LA chose la plus importante pour moi. Que mes personnages parlent la langue que les gens parlent au Saguenay.» Expressions imagées, mots inventés, construction de phrases fantaisiste, références culturelles: le langage vernaculaire de l'est du Québec est probablement le personnage le plus important du roman.

«Je voulais aller chercher ce grain oral. C'est dangereux de trahir son livre lorsqu'on l'uniformise dans un français international. Je veux que les gens du Saguenay s'y reconnaissent. En même temps, je ne voulais pas que ça fasse folklorique, je voulais un parler contemporain.»

Un travail rigoureux et minutieux qui l'a forcée à s'interroger constamment sur les lignes à franchir, à placer des indices pour qu'un lecteur extérieur saisisse l'essence de certaines expressions, et aussi à respecter le champ lexical limité de sa narratrice. «Je devais me battre avec mon propre vocabulaire. J'étais enfermée dans un petit rond et devais en sortir le moins possible. Même si, des fois, j'ai inséré des petites tricheries, pour diversifier l'affaire...»

Raconteuse

Blogue, chroniques, articles, romans: quel que soit le genre d'écriture qu'elle aborde, Geneviève Pettersen se décrit d'abord comme une raconteuse d'histoires. Si, au départ, elle s'attendait à ce que La déesse verse davantage dans l'autofiction - «c'est peut-être plus confortable pour un premier roman» -, ce n'est finalement pas le cas. Elle s'est laissé prendre au jeu de son imagination et s'est vraiment «lâchée» en chemin.

«Je revendique mon droit à la fiction! Comme tous les écrivains, je pars de moi, il y a des anecdotes qui sont à la base de certaines scènes, mais Catherine, ce n'est pas moi. J'ai eu une adolescence rock and roll, mais rien comme cette fille-là!»

L'auteure de 31 ans refuse aussi l'étiquette trash qu'on risque de lui accoler. «Même que le trash pour le trash, ça m'emmerde assez. Là, je raconte une histoire, et ça adonne que, dedans, il y a des bouts trash.» Elle ne pouvait faire autrement, croit-elle, puisqu'elle a choisi de capter ce moment où l'enfant devient ado, où il commence à y avoir «du venin dans la fleur».

«Les filles qui commencent à se masturber, à avoir envie de faire l'amour, on ne veut pas voir ça parce que c'est confrontant. Mais ce n'est pas trash, c'est juste montrer ce qu'est un ado pour de vrai. Pas ce que je pense que ça doit être, mais un portrait sans censure. Parce que Catherine, elle ne se censure pas tant!»

Le roman se termine avec le déluge de 1995. Catherine voit la maison de son enfance emportée par le courant, une scène très lyrique qui laisse entrevoir que les choses n'iront pas mieux pour elle. «C'est une fin fataliste, c'est l'apocalypse. Mais mon livre se passe l'année du déluge, je ne pouvais pas ne pas en parler! C'était tellement capotant, tellement sans commune mesure avec rien... En même temps, comme c'est Catherine qui raconte, on imagine qu'elle s'en sortira.»

Son prochain roman parlera encore de l'adolescence, mais «plus tard». Et la fin ouverte lui permettrait de faire revivre Catherine... «Je ne peux pas le confirmer parce que j'en suis aux balbutiements. Je vais me laisser une petite chance! Mais ce monde-là m'habite beaucoup ces temps-ci.»

En tout cas, elle a encore plein de livres dans la tête. «Mais je vais continuer de jongler avec cette double personne. C'est assez l'fun.» Elle n'a rien contre madame Chose, au contraire: après des années à travailler sur commande, dans la pub et des magazines, c'est ce personnage qui lui a permis de retrouver sa «voix» d'écrivaine.

Ce qui est certain, c'est que Geneviève Pettersen a encore plein d'histoires à nous raconter.

Décoder La déesse des mouches à feu

La déesse des mouches à feu regorge de mots et d'expressions utilisés essentiellement au Saguenay et dans l'est du Québec. Geneviève Pettersen nous a gentiment préparé un court lexique de mots qu'on trouve dans son livre.

Astucer : Comprendre quelque chose, avoir une bonne idée.

Capeux : Surveillant, agent de sécurité.

Douner (se) : Se masturber. Le lexique régional est riche d'expressions renvoyant à l'onanisme. Les hivers sont longs.

Gawa : Membre important de la faune locale. Le mâle est reconnaissable à sa coupe Longueuil et à son t-shirt de Slayer. La femelle sent le spray-net et se maquille avec une truelle. C'est un animal nocturne, grégaire et qui se reproduit en toutes saisons.

Malécoeureux : Dédaigneux.

Ouessé : Se dit des gens qui consomment du PCP. Je pense que l'expression vient d'«être à l'ouest».

Mes amis et moi avions l'habitude d'aller consommer du PCP dans le versant ouest du centre de ski le Valinouët parce qu'il n'y avait pas de capeux. Dans ce temps là, on disait qu'on s'en allait se ouesser.

Pleutasser : Se dit d'une pluie qui tombe en bruine.

Quotient : Intelligent, doué. Exemple: «Je la trouvais quotiente d'avoir pensé à ça.»

Ressoudre : Arriver quelque part de façon impromptue.

Restants de crosse : Délinquant, gibier de potence, criminel.

Tomber dans les bleus : Se dit d'une personne qui est tellement fâchée qu'elle n'a plus la maîtrise d'elle-même.

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La déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen, Le Quartanier, 204 pages.




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