Annie Butor : l'impossible monsieur Ferré

Léo Ferré et sa guenon Pépée, tous deux... (Photo: archives La Presse)

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Léo Ferré et sa guenon Pépée, tous deux la cigarette au bec.

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Louis-Bernard Robitaille

collaboration spéciale

La Presse

(Paris) C'est un monument de la chanson française. Dans le privé, il fut excessif puis odieux: sa passion avec Madeleine se termina dans le drame et les règlements de comptes. Sa belle-fille Annie témoigne.

Les grands créateurs sont souvent destructeurs avec leurs proches. Ce fut le cas de Léo Ferré, avec la femme de sa vie, Madeleine, rencontrée en 1950, abandonnée en 1968.

Vingt ans après la mort des deux protagonistes, la fille de Madeleine, Annie Butor, raconte sa part de vérité. Sans renier l'admiration qu'elle a toujours eue pour l'artiste, mais pour rendre justice à la mémoire de sa mère, qui a en grande partie «fait» Léo Ferré avant d'être laissée sur le bord du chemin.

Annie a 5 ans lorsque sa mère, le 6 janvier 1950, rencontre au Bar Bac un artiste de 33 ans aussi exalté que déprimé: c'est Léo Ferré, qui court les cachets en se produisant dans de petits cabarets rive gauche.

«Les affaires de Léo allaient si mal qu'il était sur le point de tout abandonner, raconte Annie Butor en interview. Ma mère est tombée amoureuse, l'a encouragé à continuer, a emménagé avec lui dans une chambre d'hôtel du Quartier latin. Pendant 18 ans, ils ne se sont plus jamais quittés. Nous étions un clan, un roc. Ils me traînaient partout, je dormais sur des banquettes de restaurant. L'été, nous pouvions passer deux mois entiers reclus, sans voir personne, Léo me considérait comme sa fille. J'avais 15 ans lorsqu'il a écrit pour moi Jolie môme...»

Léo Ferré était un misanthrope et un artiste intransigeant, brouillé avec un peu tout le monde. Avec Madeleine, il avait trouvé une égérie et une admiratrice inconditionnelle, mais aussi un impresario: «Elle lui a donné confiance en lui, raconte Annie, lui a fait couper les cheveux et enlever ses lunettes, lui a appris à quitter son piano et à chanter debout, à faire moins de grimaces. Elle a joué le rôle de tampon avec les directeurs de salle, les maisons de disques, les musiciens, les artistes.»

La quasi-totalité des chansons de Ferré qui restent datent de la «période Madeleine». Ce fut son âge d'or, sa période de maturité. Après la rupture de 1968, il n'y aura plus guère que de longs textes-manifestes, à l'exception notable de C'est extra et Avec le temps.

«Non seulement ma mère a organisé sa vie d'artiste, joué les intermédiaires avec Aragon, André Breton, Barclay, mais elle a aussi collaboré étroitement à l'écriture et à la finition des textes, dit Annie Butor. Son nom apparaît d'ailleurs parfois, pour la Chanson du mal-aimé ou Notre-Dame de la mouise, mais elle a joué un rôle majeur dans le choix, le découpage et le texte final des poèmes d'Aragon, qui n'avaient pas du tout cette forme dans le texte original. Madeleine aurait dû en avoir le crédit, mais en général, elle restait dans l'ombre.»

Tant que l'amour entre eux était fusionnel, ces détails n'avaient guère d'importance. Après la rupture brutale de mars 1968, cela tourna au déni de réalité: «Madeleine se trouva exclue de la vie de Léo, ostracisée par les amis, réduite à une quasi-pauvreté par les avocats d'un Ferré procédurier qui lui accordèrent tout juste 1000 euros par mois jusqu'à sa mort en 1993.»

La guenon Pépée fut-elle la cause de la rupture ou un simple accélérateur? Madeleine et Léo étaient tombés amoureux de ce bébé guenon de 6 mois, le confondaient avec un humain, se mirent en tête de le faire parler. Ils lui achetaient des aliments de luxe et des cigares cubains. Dix-huit mois plus tard, c'était un chimpanzé adulte d'une force redoutable, qui semait la terreur, mordait les visiteurs, leur arrachait leurs vêtements. Un jour, Pépée s'était emparée d'un bébé et l'avait traîné jusque sur le toit de la maison. Annie avait fini par quitter le couple, qui avait dû se réfugier dans une propriété isolée et avait accueilli une vraie ménagerie: trois chimpanzés de plus, un taureau, un cochon, des vaches, des chiens et des chats. Cela tournait au délire: «À la fin, il arrivait que ma mère attende avec Pépée la fin d'un spectacle à l'arrière d'une camionnette, vêtue comme une clocharde... Elle s'était mise à boire énormément...»

Pépée s'était gravement blessée en tombant d'un arbre et ne pouvait être soignée. En l'absence de Léo, parti donner un spectacle, Madeleine avait fait euthanasier l'animal. Son mari en profita pour fuir en l'accusant de meurtre. Ils devaient se revoir à quelques reprises, notamment chez les avocats. Mais aussi un soir de 1969 où Madeleine était montée sur la petite scène du Don Camillo pour gifler Léo devant tout le monde.

«Après cela, dit Annie, Léo se remaria en Italie, raya ma mère de son existence, se conduisit avec une grande mesquinerie. Il y eut des messages de haine de sa part. Mais je veux croire que c'était l'envers de l'amour extraordinaire qu'il y avait eu entre eux. Ma mère, qui s'était littéralement suicidée à coup d'alcool et de cigarettes, est morte le 24 mai 1993. Et Léo sept semaines plus tard, le 14 juillet. Dans un poème intitulé Madeleine, il avait un jour écrit: ''Et si tu meurs devant je suivrai à la trace...''»

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Comment voulez-vous que j'oublie. Annie Butor, Phébus, 215 pages.




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