Le jardin extraordinaire d'Hubert Haddad

Dans son dernier roman, Hubert Haddad marie les... (Photo: fournie par Diffusion Dimedia)

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Dans son dernier roman, Hubert Haddad marie les éléments ancestraux du Japon et la réalité contemporaine.

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Marie-Christine Blais
La Presse

Le peintre d'éventail, 25e roman d'Hubert Haddad, est si remarquablement écrit que même le lecteur le plus vorace voudra ralentir la cadence de sa lecture pour mieux le savourer et que l'amateur de jardins en lira et relira toutes les pages. Mariant des éléments ancestraux du Japon (pagodes, jardins, éventails, haïkus...) et la réalité contemporaine (l'histoire se déroule entre le tremblement de terre de Kobe en 1995 et le tsunami de Fukushima de 2010), Le peintre d'éventail relate la vie d'Osaki, jardinier et peintre d'éventail, qui transmet ses connaissances à Matabei, qui lui-même les transmet à Hi-Han... Bref, un roman à lire en espérant le printemps. Hubert Haddad a bien voulu répondre à nos questions par écrit.

Q : Une première question toute bête: êtes-vous jardinier, horticulteur, pouce vert ou que sais-je? Quel lien entretenez-vous avec les jardins qui ont traversé votre vie?

R : J'ai connu enfant une nostalgie intense des espaces naturels en me retrouvant dans la grisaille murée de Ménilmontant, après les joies de La Goulette, en Tunisie. Dans une courette pavée salie d'huile de vidange, il y avait des mousses, quelques touffes d'herbe et un vieux rosier contre un mur, c'était mon premier jardin japonais. Ensuite, j'ai toujours été appelé par la nature. Quand ç'a été possible, je suis allé vivre à la campagne dans un grand jardin entouré de forêts près de Reims, puis en Normandie. Aujourd'hui, c'est à Veules-les-Roses, entre un séjour à Paris et un voyage. Je comprends tellement l'idée de «capture de paysages» des jardiniers nippons!

Q : Comment vous est venue l'idée de conjuguer des éléments millénaires (l'art du jardin, le mode de vie quasi ancestral des principaux protagonistes...) à un cadre contemporain?

R : Je ne voulais surtout pas faire de japonisme à la manière de Loti ou des Contes de pluie et de lune. Ce qui s'est passé reste pour moi très mystérieux. Au milieu d'une nuit d'hiver, je me suis mis à composer mentalement des haïkus, ce court poème d'un souffle (17 syllabes) tiré du tanka (31 syllabes), lui-même tiré de la chaîne de tankas qu'est le renga. J'en ai écrit à la suite plus de 1000, pendant des mois, sans m'expliquer d'où cela venait. L'idée de les attribuer à un personnage de fiction s'est imposée alors: je n'étais que le passeur, le médium interpellé par Matabei et son vieux maître. C'est ainsi que le roman est né: sur ce terreau pour bonzaïs! Romain Gary disait à peu près qu'il faudrait en finir avec cette plaisanterie du roman vrai parce que vécu. Comme les tenants de l'imaginaire et lui, je ne sais pas d'où je pars ni où je vais, mais tout s'est imposé à moi, dans une sorte de tension un peu hallucinée, une fois la porte de dame Hison ouverte.

Q : Comment se sent-on quand on réalise que les mêmes mots peuvent servir à décrire l'infinie beauté - par exemple, un jardin - et l'infini massacre - par exemple, un tsunami?

R : S'il y a de la beauté, si l'instant qui nous porte est bouleversant de beauté, c'est parce que nous pouvons mourir, parce que la mort est le revers de chaque instant et c'est sur fond de disparition que nous l'appréhendons. Les mêmes mots, nécessairement, portent le sublime et l'épouvante, l'émotion esthétique et le sentiment tragique. Si nous étions immortels, nous serions parfaitement insensibles par la force des choses et la beauté serait indistincte. La mort nous blesse d'inachevé, ce qui rend l'univers mystérieux et beau, puisque c'est nous qui vivons l'instant existentiel, cette seconde où tout à la fois apparaît et disparaît. Les mots témoignent de cette ambivalence, de ce grand mystère.

Q : La pratique intensive du haïku, nécessaire pour l'écriture du Peintre d'éventail, mais aussi pour Les haïkus du peintre d'éventail (recueil de poèmes publié simultanément chez Zulma), a-t-elle eu une incidence sur votre écriture, votre vie?

R : En tout cas sur l'écriture du roman, qui en est tissé, et qui est lui-même, dans sa structure, comme un haïku. Le recueil qui l'accompagne contient une moitié peut-être de tous les haïkus écrits auparavant, à part deux ou trois, ce ne sont pas les mêmes que ceux du Peintre d'éventail. Mais c'est un genre dont j'ai parlé dans mon Nouveau Magasin d'écriture. Quand je faisais de nombreux ateliers d'écriture, je l'ai enseigné à des centaines d'enfants des campagnes et des villes, qui en comprenaient merveilleusement l'enjeu. J'ai toujours pratiqué les formes courtes, en poésie, quelques lignes. Le haïku, au contraire de l'aphorisme clos sur son mystère, reste ouvert sur un paradoxe en forme d'étonnement simple et on peut s'amuser à en isoler dans maintes proses vivantes: Katherine Mansfield, Mireille Havet, Tchekhov, Luc Dietrich... C'est l'état permanent de surprise poétique de la langue.

Q : Un autre des thèmes abordés dans Le peintre d'éventail est celui de la réplique, du miroir: Kobe et le Fukushima, les paysages se reflétant dans les eaux, les éventails et les scènes qu'ils reproduisent. Pourquoi?

R La pensée orientale et particulièrement le bouddhisme zen s'efforcent d'échapper par la méditation comme par la contemplation à l'aliénation des dualismes. Mais c'est le travail de toute une vie que de se libérer des illusions. Il y a un vers de Vigny qui m'est resté: «La vie est double dans les flammes.» La folie, c'est rencontrer son double. On ne cesse de l'éviter et de le côtoyer. Il y a dans le psychisme cette hantise redoutable. La vie dramatique, vécue, se déroule dans ce jeu de miroirs, d'apparences plus ou moins dangereuses. L'idée de destin, les coïncidences, «véritables fanaux dans la nuit du sens», disait Breton, c'est la part inexpliquée. Par l'art, au moyen du pinceau ou du crayon, on finit par dénouer cette étreinte spéculaire. Le paradoxe du roman, c'est cette investigation de la dimension tragique de la vie, pour laisser entrevoir au-delà l'infinie sérénité de la délivrance. Dans Le peintre d'éventail, Matabei a trouvé toutes les époques de sa vie rassemblées dans le jardin de la pension de dame Hison, lequel jardin rassemble tous les paysages...

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Le peintre d'éventail. Hubert Haddad. Éditions Zulma, 192 pages.

Également paru:

Les haïkus du peintre d'éventail. Hubert Haddad. Éditions Zulma, 144 pages.

Extrait Le peintre d'éventail

«Mon nom est Xu, Xu Hi-han. Je suis né de parents chinois de Taïwan expatriés dans l'après-guerre à Katsuaro, pas bien loin d'ici, un gros village du district de Futaba. Voici un peu moins d'une décennie - âgé d'à peine 15 ans, je n'étais bon alors qu'à décalquer les oeuvres des peintres lettrés sur des feuilles de riz - une bonne fortune m'a permis de rencontrer Matabei Reien et de fréquenter quelques années son modeste atelier de la contrée d'Atôra. Je crois bien que personne au Japon ne connaissait son nom à l'époque, en tout cas parmi ses pairs. De son vivant, Matabei Reien n'a guère eu le temps de faire de moi un maître, mais je me présente volontiers aujourd'hui comme son disciple avec cette outrecuidance du dernier témoin. [...] Je n'oublierai jamais les derniers mots de Matabei: «Écoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l'entendre en ignorant tout des mouvements de l'air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu'à moi-même.»




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