Ne tirez pas (trop fort) sur Harper Lee

Le roman serait sorti portant un autre nom sur la page couverture que celui de... (PHOTO ARCHIVES AP)

Agrandir

PHOTO ARCHIVES AP

La PresseSonia Sarfati 2/5

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Sonia Sarfati
La Presse

Le roman serait sorti portant un autre nom sur la page couverture que celui de Harper Lee, il serait passé à peu près inaperçu.

On en aurait dit que ce Va et poste une sentinelle est un portrait pas inintéressant du sud des États-Unis du milieu des années 50, alors que le pays se déchirait à propos des questions raciales.

On y aurait aussi vu un roman porté par une jeune femme vibrante qui vit à New York, affranchie des valeurs prévalant toujours dans son Alabama natal, valeurs auxquelles elle refait face en allant visiter son vieux père. Lequel se défend bien d'être raciste, mais est, pour de bonnes raisons (!), membre du conseil des citoyens de la ville de Maycomb. Un conseil qui défend la suprématie de la race blanche.

Au fil d'un récit alourdi par des digressions loin d'être essentielles, les échanges entre père et fille donnent lieu à des pages parfois éclairantes, parfois interminables et empesées par des discours maladroits.

Ce qui sauve l'ensemble est, vraiment, Jean Louise. Elle est frondeuse, elle est vive, elle est spontanée. Elle n'a pas la langue dans sa poche.

On le voit, pas de quoi déclencher la controverse.

Mais.

Il se trouve que la fameuse Jean Louise, nous sommes des millions à la connaître. Enfant, elle était surnommée Scout. Elle était et est toujours la fille d'un avocat intègre, éloquent et progressiste: en ces années 30, il avait accepté de défendre un jeune Noir accusé d'avoir violé une femme blanche. Son nom: Finch. Atticus Finch.

Va et poste une sentinelle est en effet la suite du mythique Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. Resté unique roman de Harper Lee pendant plus d'un demi-siècle. Mais écrit avant le livre qui a valu à son auteure le prix Pulitzer en 1961. Le manuscrit en avait été refusé. On lui avait conseillé de creuser une des digressions. Elle avait choisi le fameux procès, avec le succès que l'on sait.

Et là, de voir ce héros qu'est Atticus Finch devenu vieillard raciste est d'une tristesse extrême. Un choc. Vraiment. Et une source de colère devant une trahison de lèse-personnage: il est impossible d'emboîter l'Atticus des années 30 à celui des années 50. Comment est-il passé de l'un à l'autre? Silence radio là-dessus.

On comprend de cela que le manuscrit trouvé a probablement été publié tel quel, sans tenir compte de ce que Harper Lee a développé par la suite et qui a donné naissance à Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.

C'est parce qu'il fait partie d'un diptyque qui le colle à un monument de la littérature américaine que Va et poste une sentinelle est sorti de l'anonymat qui l'aurait attendu dans d'autres circonstances.

Il n'y aurait pas eu là de controverse. Le roman ne se serait probablement pas beaucoup vendu. Présenté comme la suite de L'oiseau moqueur, il fait du bruit et s'écoule comme des petits pains chauds. Ceci explique (malheureusement) cela.

Harper Lee en cinq moments

NAISSANCE

Nelle Harper Lee naît le 28 avril 1926 à Monroeville, en Alabama. Elle y grandit et se lie d'amitié avec un jeune voisin qui, après le divorce de ses parents, passera quatre ans sous le toit de parents de sa mère. Son nom: Truman Capote.

REFUS

En 1948, elle s'installe à New York et, en 1957, présente Go Set a Watchman (Va et poste une sentinelle) à l'éditrice Tay Hohoff. Celle-ci refuse le manuscrit, mais suggère à la romancière en herbe d'élaborer les retours en arrière ayant trait à l'enfance de Scout.

SUCCÈS

Le 11 juillet 1960 paraît To Kill a Mockingbird (Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur), signé Harper Lee, la romancière ayant opté pour un pseudonyme masculin. L'année suivante, le livre est couronné du prix Pulitzer et, en 1962, fait l'objet d'une adaptation cinématographique signée Robert Mulligan et mettant en vedette Gregory Peck dans une performance qui lui vaut un Oscar.

DÉCOUVERTE

Traduit dans une quarantaine de langues et vendu à plus de 30 millions d'exemplaires à travers la planète, To Kill a Mockingbird reste pendant plus d'un demi-siècle la seule oeuvre romanesque de Harper Lee. En novembre 2014, la soeur de la romancière, Alice Lee, décède. C'est elle qui, depuis des années, gérait les intérêts de sa cadette. Trois mois plus tard, l'avocate de Nelle Harper Lee trouve Go Set a Watchman dans un coffre-fort. Un manuscrit que la romancière avait toujours refusé de publier. À 89 ans, elle a changé d'avis. Des doutes ont été émis quant à sa lucidité (son état mental lui permettait-il vraiment de prendre une décision éclairée, ou a-t-elle été manipulée et le manuscrit, publié sans son accord?), mais son agent a démenti ces suspicions et rien n'a été prouvé.

VENTES

Le 14 juillet dernier, Go Set a Watchman arrive dans les librairies. Deux millions d'exemplaires ont été imprimés. Malgré la controverse, malgré des critiques allant de tièdes à franchement négatives, le roman devient le livre pour adultes le plus vendu en une journée chez Barnes & Noble (qui n'a toutefois pas révélé ses chiffres). Depuis, des traductions dans 29 langues ont été publiées. Grasset a obtenu les droits pour la traduction française. Va et poste une sentinelle est arrivé sur le marché francophone le 7 octobre.

* * 1/2

Va et poste une sentinelle. Harper Lee. Traduit par Pierre Demarty. Grasset, 332 pages.

Partager

À découvrir sur LaPresse.ca

  • Décès de la romancière Harper Lee

    Livres

    Décès de la romancière Harper Lee

    L'Américaine Harper Lee, rendue célèbre en 1960 par son best-seller To Kill A Mockinbird (Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur), est... »

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer