Madame Victoria: la maîtrise de Catherine Leroux ****

La PresseJosée Lapointe 4/5

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Josée Lapointe

Avec son troisième roman, Catherine Leroux s'affirme comme l'une des voix les plus solides de la littérature québécoise actuelle. Après La marche en forêt, premier roman qui a été finaliste au Prix des libraires, et Le mur mitoyen, qui a remporté le prix France-Québec, Madame Victoria vient confirmer le grand talent qu'on lui reconnaissait déjà.

Éclaté et brillant, Madame Victoria est moins sage que ses livres précédents, et réunit tout ce qui caractérise l'auteure de 35 ans depuis ses débuts: la grande Histoire qui croise la petite, l'enquête (elle a déjà été journaliste), les faits divers comme source d'inspiration, et le portrait détaillé et crédible d'une galerie de personnages ayant tous un lien entre eux.

La particularité de ce nouveau roman choral: toutes les femmes qui y figurent sont les facettes imaginaires d'une seule personne. Victoria, c'est en effet le prénom qui a été donné au squelette d'une femme découvert près de l'hôpital Royal Victoria à l'été 2001, et qui à ce jour reste non identifié. Cette mystérieuse affaire, dont Catherine Leroux a eu connaissance grâce à un reportage de l'émission Enquête, lui a ainsi donné l'idée d'inventer une identité à ces restes humains anonymes, explique-t-elle dans ses remerciements.

Et tant qu'à faire, pourquoi ne pas lui en inventer plusieurs? Le roman est le résultat de cet exercice fascinant. Selon les chapitres, Victoria est jeune ou vieille, blanche ou noire, mère, célibataire ou amoureuse; elle a vécu il y a deux siècles, il y a 50 ans, maintenant ou dans le futur; elle vient du sud-ouest des États-Unis, de Montréal ou de la Côte-Nord; elle est esclave ou femme d'affaires, est invisible, déifiée, anonyme, alcoolique ou intolérante à la chaleur humaine.

Victoria est tout ça et même plus grâce à l'imagination de Catherine Leroux et à son écriture élégante, parfois lyrique, parfois plus terre à terre, toujours adaptée à la situation. Entre ses différentes incarnations, toutes crédibles tellement le récit est parfaitement cerné, elle en profite pour rappeler le drame des femmes disparues et jamais retrouvées. Et en filigrane, pour parler de ceux qui restent avec la douleur, de ceux qui cherchent la vérité.

Roman d'une beauté troublante et d'une étrangeté dérangeante - toutes les Victoria finissent par mourir mais on ne sait jamais quel chemin elles prendront, et des motifs récurrents, un nom de famille ou des yeux vairons, ajoutent à son charme vénéneux -, Madame Victoria navigue avec fluidité de la SF à la romance en passant par tout ce qui se trouve entre les deux. Absolument maîtrisé, on en apprécie chaque paragraphe, chaque mot, véritable concentré bouillonnant qui montre tout le potentiel de la fiction quand elle prend le relais du réel inexplicable.

C'est clair, Catherine Leroux vient d'entrer dans la cour des grands.

* * * *

Madame Victoria. Catherine Leroux. Alto, 202 pages.

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