Mathieu Bélisle: les Québécois, champions de la «vie ordinaire»

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Mathieu Bélisle est membre du comité de rédaction de la revue L'Inconvénient, à laquelle il collabore depuis 2005. Avec Bienvenue au pays de la vie ordinaire, il nous propose un recueil d'essais pour mieux comprendre le Québec d'aujourd'hui, un pays, affirme-t-il, dont la population a perdu ses rêves et ne pense plus qu'à son bien-être matériel. Preuves à l'appui, la démonstration de ce professeur de littérature au collège Brébeuf est brillante. Et un peu déprimante.

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Bienvenue au pays de la vie ordinaire, de Mathieu Bélisle

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« J'ai l'impression qu'aujourd'hui, dans le discours public, la seule obligation morale à laquelle il faut répondre, c'est celle de la jovialité permanente », constate Mathieu Bélisle, enseignant et auteur.

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Que voulez-vous dire par «la vie ordinaire»?

C'est une expression que j'emprunte au philosophe Charles Taylor qui l'utilise dans Les sources du moi. En définissant la modernité, il parle de la dignité de «la vie ordinaire», c'est-à-dire l'aspect de la vie relié au travail, à la famille... J'ai ajouté la consommation. Bref, tout ce qui relève du quotidien et qui est nécessaire pour assurer la suite de l'existence. Il ne s'agit pas de mépriser cette vie ordinaire. Elle est digne. C'est la vie de la vaste majorité de la population, ceux qui ne sont ni des dirigeants ni des intellectuels.

Selon vous, le Québec serait en quelque sorte le royaume de la vie ordinaire?

Je ne dis pas que le Québec est une exception et qu'ailleurs, on vit dans l'idéalisme. La différence, c'est que dans les autres sociétés que je connais, les pôles traditionnels - la vie politique, la vie intellectuelle - résistent encore. Au Québec, les deux autres pôles ne se sont jamais développés pleinement. Après la Conquête, l'élite aristocratique et religieuse est partie et la nouvelle élite, qui émanait de la petite bourgeoisie, ne voulait absolument pas que son ascension l'amène à renier ses origines. Je ne dis pas qu'il n'y a pas d'intellectuels au Québec ou de gens qui pensent le politique, mais ces fonctions sont toujours inféodées aux impératifs de la «vie ordinaire». C'est vrai des artistes - pensons à Céline Dion -, c'est vrai aussi des politiciens et des intellectuels. Il faut constamment prouver qu'on n'a pas renié ses origines, qu'on appartient à la souche commune, qu'on est capable de faire de la sauce à spaghetti et qu'on aime le hockey.

C'est le triomphe «du confort et de l'indifférence», comme disait Denys Arcand?

En un sens, oui. On ne rêve plus. Il y a des ressorts qui se sont clairement brisés au Québec et je ne peux faire autrement que de situer le point de départ de tout ça au moment de la défaite du camp du Oui en 1995. Depuis 20 ans, soit pendant toute ma période adulte, j'ai été témoin de la puissance des impératifs de la «vie ordinaire». Ce prosaïsme est partout dans le discours. On se contente de gérer à la petite semaine, contrairement à la «génération lyrique» de François Ricard, un homme qui m'a formé et que j'admire beaucoup. On est attaché au quotidien, à l'utilité immédiate des choses. On manque de recul. Il y a une nécessité de penser et de voir plus large et plus loin, mais on ne le fait pas.

Vous parlez de l'omniprésence de l'humour dans notre société et de son pouvoir anesthésiant. Est-ce que cela contribue à cette paralysie que vous décrivez?

J'ai l'impression qu'aujourd'hui, dans le discours public, la seule obligation morale à laquelle il faut répondre, c'est celle de la jovialité permanente. Il faut toujours être de bonne humeur et montrer qu'on est capable de rire. Cette anesthésie me paraît généralisée. Les humoristes sont partout, dans des domaines où on ne les attend pas. Ils sont au cinéma, et le box-office leur donne raison. Ils participent à des discussions sur des plateaux où on veut faire des débats. Ça prend toujours un humoriste et c'est même à eux qu'on demande de prendre des positions politiques et sociales et de défendre la cause des malades dans les fondations d'hôpitaux. Ils sont à la fois l'instrument et le symptôme d'un phénomène frappant. La société québécoise a longtemps été celle du «priez ensemble». Aujourd'hui, c'est le «riez ensemble».

Dans votre livre, vous revenez sur un projet - qui ne s'est heureusement jamais matérialisé - proposé dans un mémoire qui date de 1758. On y propose de déplacer la population du Canada français et de ses trois villes principales -Montréal, Québec, Trois-Rivières - en Louisiane. Ce mémoire est adressé au ministère de la Marine, moins d'un an avant la fameuse bataille des Plaines, et a pour but de trouver une solution afin d'éviter l'affrontement avec les Anglais. Vous écrivez que c'est un projet qui ne repose sur aucune idée forte et qui est attaché à la vie ordinaire. Ça remonte donc à loin, ce désir de ne rien bouleverser?

J'ai trouvé ça éloquent. Son auteur, que j'identifie comme M. de Baucat - les historiens ne seront peut-être pas d'accord avec moi -, avait saisi quelque chose de l'âme québécoise qui, au fond, ne veut pas trop de changement. Il y a un côté tranquille à ce déplacement, comme dans «Révolution tranquille». Je vois un parallèle avec la rhétorique souverainiste qui est elle-même porteuse de cette préoccupation primordiale : on ne veut pas de bouleversement. Mais comment adhérer à un projet - le projet souverainiste - si, essentiellement, il veut reproduire le modèle qui est le nôtre? Le philosophe Daniel Jacques, que j'admire beaucoup, souligne qu'il est assez frappant que le projet souverainiste ne soit pas tant un projet politique qu'un projet qui vise à préserver une culture et une identité. Ça m'a pris du temps pour le comprendre. Je me disais: ben non, on veut faire la souveraineté pour préserver la culture, l'identité, la langue, le modèle québécois...! Aujourd'hui, je comprends ce qu'il voulait dire. On ne se demande pas «comment» on va construire le Québec, on s'en fout un peu, on ne veut pas faire l'indépendance pour ça. Au fond, on n'est peut-être pas de si grands rêveurs, car si on l'était, cela ferait longtemps qu'on aurait fait la souveraineté. Et je ne m'exclus pas de ma société quand j'émets cette critique. Je comprends l'envie de ne pas vouloir tenter le démon de l'histoire. Dans un sens, la recette n'a pas trop mal fonctionné. On vit dans une société qui fait l'envie de bien du monde, pourquoi changer?

Pourquoi ne pas abandonner le projet souverainiste, alors, si le coeur n'y est pas?

Peut-être que dans deux ou trois générations, des gens arriveront à ce constat, mais moi, je ne pourrai jamais constater l'échec définitif de ce projet. Je ne suis pas dans la politique partisane. Et j'ai l'impression que pour la société québécoise, s'il y a un projet où il y a un peu de transcendance, c'est celui-là.

Si vous enseignez, c'est pour lutter contre cette tentation de la «vie ordinaire»?

La littérature est un lieu d'altérité et de familiarisation. On entre dans d'autres époques, d'autres cultures. Les élèves sont confrontés à ce qu'ils ne connaissent pas. C'est fondamental. La littérature, c'est le lieu du choc avec l'inconnu et le possible. Enseigner, pour moi, c'est une vraie mission.

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Bienvenue au pays de la vie ordinaire. Mathieu Bélisle. Leméac. 238 pages.




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