La mémoire de Bernard Pivot

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Mario Girard
La Presse

Ce n'est pas la première fois que Bernard Pivot écrit sur sa vie. Et encore une fois, il le fait en ayant recours à un subterfuge, en se plaçant derrière un paravent. Fait-il cela par pudeur ? Par crainte d'ennuyer les lecteurs en leur livrant des fragments tout simples de son parcours ? Toujours est-il que pour écrire La mémoire n'en fait qu'à sa tête, le plus célèbre des journalistes littéraires de la francophonie s'est emparé de souvenirs ayant resurgi grâce à des lectures afin de parler de lui.

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La mémoire n'en fait qu'à sa tête

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Bernard Pivot à l'époque de Bouillon de culture, diffusée... (photo fournie par tv5) - image 1.1

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Bernard Pivot à l'époque de Bouillon de culture, diffusée de 1991 à 2001.

photo fournie par tv5

« C'est une question de mémoire, dit-il lors d'un entretien téléphonique que j'ai eu avec lui mercredi dernier. Tous les gens qui écrivent leur autobiographie doivent obliger leur mémoire à la chronologie. C'est une contrainte que je n'avais pas envie de m'imposer. Je me suis aperçu que plus j'avance en âge et plus je m'arrête dans mes lectures. Tel personnage, telle scène ou tel mot me rappelle des souvenirs. Ceux que je relate dans le livre me sont venus par ricochet, en lisant. J'ai d'ailleurs failli appeler ce livre Ricochet. »

Ces souvenirs qui sont remontés à la surface évoquent des rencontres exaltantes, par exemple celle de Karen Blixen, l'auteure du Festin de Babette, qui, aux yeux de Pivot, aurait eu besoin de manger un peu plus tant elle lui est apparue famélique. « Elle ressemblait à Nosferatu, le vampire de Murnau », écrit-il.

Il aborde également des thèmes plus anodins, des « bagatelles, des sottises, des frivolités », comme la ponctualité, un sujet qui lui est venu en repensant à une entrevue qu'il a faite en 1988 pour Paris Match avec les trois candidats à l'élection présidentielle. Alors que Chirac fut à l'heure et que Raymond Barre eut cinq minutes de retard, François Mitterrand se présenta avec une bonne demi-heure de retard.

Celui qui a dû faire preuve d'une ponctualité exemplaire au cours de ses 28 années d'émissions hebdomadaires a toujours eu un préjugé favorable pour les gens qui sont à l'heure.

« Mais à force de veiller à ne jamais être en retard avec les autres, on en vient à exiger d'être à l'heure avec soi-même. Hélas ! Je ne suis pas toujours exact à mes propres rendez-vous. Il m'arrive même de me poser des lapins », peut-on lire dans un extrait de La mémoire n'en fait qu'à sa tête

Les courts chapitres qui composent ce livre sont un pur délice pour qui apprécie le maniement de la langue française. Et comme toujours, Pivot le fait avec modestie et mesure. On dénote même chez lui un quasi-sentiment d'infériorité. Ainsi, il parle à quelques reprises de son « ignorance », de son incapacité à rivaliser avec les poètes ou les grands épistoliers pour séduire les femmes. Je souligne cet aspect dans une question.

« Ah ! C'est une remarque originale, me dit-il. On ne me l'a jamais faite en France. En effet, je crois que c'est une contestation de l'idée qu'on se fait de moi. J'ai eu des échecs dans ma vie, amoureux, scolaires et professionnels. Ces petites écorchures me sont revenues », ajoute celui qui préside aujourd'hui l'Académie Goncourt.

Pivot et la bandaison

J'ai aimé ce livre, entre autres parce qu'il casse l'image que l'on se fait, du moins au Québec, de Bernard Pivot, un homme en apparence très sérieux. J'avoue que le chapitre intitulé Une fille bandante m'a quelque peu surpris.

« Ah oui ! Pourquoi ? me demande Pivot en rigolant. J'aime beaucoup rire dans la vie. Et faire rire les gens. En lisant un livre de Jean Echenoz, je me suis rendu compte que je n'avais jamais osé utiliser ce terme dans un journal ou dans un livre. Je me suis penché sur ce mot et j'ai trouvé qu'il était très pratique. Le Grand Robert l'accepte, tandis que Le Petit Larousse le juge vulgaire. Il propose plutôt "être en érection". Mais l'érection, c'est le résultat, alors que bander, c'est à la fois l'acte et le résultat. C'est plus intéressant. J'aime réfléchir sur les mots et j'aime m'amuser avec les mots. D'ailleurs, je fais dans ce chapitre un très mauvais jeu de mots en parlant de "la bandaison de la crémaillère". »

Bernard Pivot profite de ce livre pour remettre les pendules à l'heure sur certaines choses, notamment son départ du Figaro littéraire, en 1974, avec l'arrivée de Jean d'Ormesson. Ce dernier, fraîchement nommé directeur du quotidien, devait procéder à une réforme du journal. Et celle-ci devait, entre autres, passer par la nomination de Bernard Pivot comme chef des services culturels. Cette nomination était déjà approuvée par le propriétaire du quotidien, Jean Prouvost. Mais voilà, d'Ormesson s'est laissé convaincre par certains, dont André Malraux, que ce poste ne devait pas être occupé par Pivot qui, sentant qu'il était temps pour lui de quitter le navire, s'est retiré.

Des décennies plus tard, Bernard Pivot ne tient pas rigueur à d'Ormesson pour cela. « Je ne suis pas du tout rancunier. Je suis même très ami avec lui. Je vais déjeuner chez lui de temps en temps. Si je n'avais pas eu ce différend avec lui, je n'aurais pas fait une carrière à la télévision. »

En revanche, il a des mots durs pour son ex-collègue François Mauriac, qui, pendant les sept années où il fut collaborateur au Figaro littéraire, n'a jamais daigné pousser la porte du bureau où travaillaient les journalistes littéraires du journal, dont faisait partie Bernard Pivot. « Je crois qu'il n'avait pour nous que de l'indifférence, écrit Pivot. Même si nous signions des articles à la suite des siens, nous n'étions à ses yeux que les soutiers de l'hebdomadaire qui battait pavillon Mauriac. »

Lorsque Mauriac eut 80 ans et que les hommages fusaient de toutes parts, Le Figaro décida de lui offrir un cadeau et demanda aux employés de cotiser. Pivot refusa net de participer à cette collecte.

Fou de Twitter

Avant de connaître la popularité avec l'animation d'émissions littéraires et culturelles comme Apostrophes et Bouillon de culture, Bernard Pivot a écrit pour de nombreux journaux et magazines. Qu'en est-il de son regard sur le traitement que les médias accordent aujourd'hui à la littérature ?

« Le journalisme littéraire n'est plus aussi intéressant qu'il l'était il y a 40 ou 50 ans. Il y avait des écoles littéraires, des revues littéraires, des cocktails littéraires. Tout cela a un peu disparu. En partie d'ailleurs à cause de la télévision. »

« La vie littéraire se résume aujourd'hui aux prix et aux salons. En dehors de cela, il n'y a plus grand-chose. Ce métier de courriériste littéraire que j'ai fait pendant 15 ans, j'aurais du mal à l'exercer aujourd'hui. »

À 81 ans, Bernard Pivot demeure un homme de son temps. Il ne craint pas les nouvelles technologies, encore moins les réseaux sociaux qu'il juge « utiles ». « J'aurai bientôt 500 000 abonnés sur mon compte Twitter, dit-il fièrement. Les réseaux sociaux sont une invention extraordinaire et je ne vois pas pourquoi je ne profiterais pas des inventions des plus jeunes. Évidemment, si c'est pour écrire des conneries, des trucs antisémites ou homophobes, alors c'est non, c'est dégueulasse. C'est une école de la concision, ça vous oblige à un exercice mental et de style très profitable pour la santé du cerveau. C'est quand même formidable de lancer des messages tous les matins qui sont repris par des dizaines de milliers de personnes dans le monde. »

La dernière visite de Bernard Pivot au Québec remonte à 2015, lors du Salon du livre de Québec où il a occupé le rôle de président d'honneur. « J'espère y retourner. Vous savez comment j'aime le Québec et je suis ravi de savoir qu'on s'intéresse toujours à moi chez vous. »

En effet, on ne vous oublie pas, cher Bernard Pivot. Et nous sommes heureux de voir que vous n'oubliez pas les plus beaux fragments de votre vie. À nous aujourd'hui de les savourer.

La mémoire n'en fait qu'à sa tête

Bernard Pivot

Albin Michel

228 pages




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