• Accueil > 
  • Arts > 
  • Livres 
  • Folon et Rofia, le conte de Noël de Kim Thúy 

Folon et Rofia, le conte de Noël de Kim Thúy

Depuis la publication il y a six ans de Ru, son premier roman, Kim... (Illustration Julien Chung, La Presse)

Agrandir

Illustration Julien Chung, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Kim Thúy

collaboration spéciale

La Presse

Depuis la publication il y a six ans de Ru, son premier roman, Kim Thúy est devenue une grande vedette littéraire, connue autant au Québec qu'ailleurs dans le monde. Celle qui a lancé au printemps 2016 son troisième roman, Vi, a accepté d'écrire un conte de Noël pour nous.

Comme mes frères et soeurs, j'ai vu le jour grâce à une poussière qui s'est logée dans le ventre de notre nuage. Dans ce lit moelleux, nous grandissions en accumulant de minuscules cristaux de glace.

Mon frère aîné s'allongeait petit à petit pour devenir une tige creuse alors que ma grande soeur préférait la symétrie des pétales. Les jumeaux ont vu le jour au cours d'une nuit très froide, qui les a dotés de la forme dendrite. Moi, j'ai des dizaines d'aiguilles, comme celles d'une branche de pin.

Depuis des générations, nous rêvons tous de rejoindre nos ancêtres sur le mont Glaurius, qui détient le titre du plus haut sommet du pays. Nous portons la fierté d'être membres d'une famille qui compose et crée la neige éternelle.

Des voyageurs parcourent des milliers de kilomètres pour venir nous photographier. Des cartes postales diffusent notre image à travers la planète. Nous sommes sur toutes les langues et dans toutes langues. Des poètes chantent notre blancheur. Des chanteurs acclament notre douceur. Des écrivains louangent notre force tranquille. Des peintres tentent d'illustrer notre élégance. Tous essaient encore et encore depuis des siècles, mais personne n'a réussi à saisir le portrait de notre grâce et encore moins, de notre gloire et harmonie. Nous symbolisons l'éternité, la pureté absolue, la genèse du monde. Nous sommes protégés par les scientifiques, les environnementalistes et les différents ordres de gouvernement du pays.

La préservation de notre beauté est le seul élément qui unit les végétariens et les omnivores, les fans de heavy metal et les amateurs de harpe, les agnostiques et les croyants, les fermiers et les banquiers, les anarchistes et les législateurs... Nous faisons l'unanimité.

Le jour où mes aiguilles ont terminé leur lente éclosion, j'ai sauté du nid douillet de notre nuage avec la confiance de ma jeunesse et la certitude de l'innocence. Mon plongeon était applaudi et envié par mes plus jeunes frères et soeurs. Je les ai rassurés de la même manière que mes aînés l'avaient fait avec moi: «Je vous attends au Sommet!»

J'apercevais au loin le majestueux Sommet qui m'attendait avec patience et bienveillance. Je me préparais à atterrir sur cette immense cape blanche et à m'épingler à son cou comme une broche, tel un bijou qui accentuerait sa luminosité déjà éblouissante. Je souriais à l'idée d'être accueilli par mon clan quand, soudainement, une bourrasque est venue m'engloutir dans son tourbillon. La vitesse et la force de ce coup de vent m'ont étourdi et donné le vertige pendant un temps incalculable. J'étais tourné et retourné dans tous les sens et surtout, propulsé vers un territoire nouveau et inconnu malgré les pancartes indiquant, nommant chaque lieu, chaque tournant, chaque bâtiment. Tout semblait angulaire, gris et sans vie. Je virevoltais, je tournaillais, je me débattais contre le courant d'air qui m'entraînait dans un couloir interminable de gratte-ciel. Je fermais les yeux pour éviter d'être le témoin de ma propre fin. J'étais en chute libre jusqu'à la levée du coup de vent suivant, encore plus violent, encore plus glacial. Il me poussait vers le haut, me tirait vers l'avant - ou était-ce vers l'arrière? Il me traînait sans pitié dans son combat à chasser un front chaud.

Je me suis abandonné en m'évanouissant, en kamikaze. Je me préparais à disparaître pour toujours, à connaître une fin tragique, à fondre sur l'asphalte, seul, sans famille ni amis.

Mais, le destin en a décidé différemment.

L'immobilité m'a réveillé. Plus rien ne bougeait. Je ne savais pas si j'étais vivant ou mort. Mais une lumière assez violente m'a forcé à cligner des yeux. À ma grande surprise, j'ai vu mon reflet dans deux boules aussi claires qu'une eau de source. C'est ainsi que j'ai rencontré Rofia et en suis tombé amoureux. Elle avait le bout du nez tout rose et tout froid parce qu'elle avait chanté avec sa famille dans un parc où on servait de la soupe pendant la nuit du réveillon. Elle était la voix d'or qui réchauffait ceux qui vivaient à l'ombre et dans la pénombre des grandes structures. Deux caméras tournaient autour d'elle pour capter les moments angéliques de ses chansons accompagnées d'une chorale formée de ses parents et des bénévoles.

Tout s'est arrêté lorsqu'ils m'ont vu descendre du ciel noir. Cette ville n'avait pas vu un seul flocon de neige depuis des décennies.

Tous retenaient leur souffle pour que je ne tombe pas. Les photos prises de moi en équilibre sur le bout du nez de Rofia ont été semées à tout vent sur les réseaux sociaux. Un expert des formes de flocons m'a repéré, examiné et baptisé du nom de Folon, soit le mot que Rofia a prononcé quand elle m'a vu. J'étais la 82e forme de la liste, avec la particularité de porter de minuscules étoiles au bout de certaines de mes aiguilles.

Afin de me protéger, les parents de Rofia ont fabriqué un tout petit mont Glaurius, maintenu au point de congélation. Je suis installé au sommet de la sculpture, ce qui me permet de veiller sur les nuits de Rofia à partir de la table de chevet. Pendant le jour, je suis constamment transporté d'un endroit à un autre pour être étudié sous tous mes angles. Des spécialistes me pèsent, me mesurent, m'observent avec fascination.

Un jour, le maire de la ville a annoncé à tous les citoyens la décision de m'élever au rang de symbole. C'est grâce à ce titre que mon image se retrouve aujourd'hui sur les papiers d'en-tête de la municipalité, ainsi que les plaques, les murs et les ballons. De même, les marchands impriment mon image sur les t-shirts, les porte-clés, les tasses, etc.

Malgré tout, ma famille me manque parfois. Lorsque c'est le cas, je ferme les yeux et j'essaie de prétendre que je suis sur le mont Glaurius parmi les miens. Rofia s'aperçoit toujours de ma tristesse. Alors, elle me cueille doucement sur mon piédestal pour m'installer sur le bout de son nez qu'elle a pris soin de refroidir au préalable. Ces moments d'intimité avec Rofia me consolent instantanément, car je ne serai jamais aussi lumineux, unique et entier que dans le regard de Rofia.




publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer