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Rachel Leclerc et Hélène Girard: la poète et l'architecte

Hélène Girard venait de commencer à travailler chez... (PHOTO Martin Chamberland, LA PRESSE)

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Hélène Girard venait de commencer à travailler chez Boréal lorsqu'elle est tombée sur le manuscrit du premier roman de Rachel Leclerc, Noces de sable, en 1994. Depuis, elles travaillent ensemble.

PHOTO Martin Chamberland, LA PRESSE

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Josée Lapointe

Les directeurs littéraires sont un des maillons essentiels de l'édition: ce sont eux qui dirigent, accompagnent et rassurent les auteurs. Hélène Girard, qui fait partie de l'élite de la profession, a développé depuis 20 ans avec l'écrivaine Rachel Leclerc une relation hors du commun. Les deux femmes nous ont parlé de leur passion pour l'écriture et de leur dernière collaboration, le puissant roman Bercer le loup.

Forillon, je me souviens

En 1971, le gouvernement fédéral décidait de vider une magnifique pointe de terre de ses habitants pour en faire un parc national. Même si Rachel Leclerc est gaspésienne, elle ne connaissait pas grand-chose de l'histoire de l'expropriation de Forillon. « Un peu, comme tout le monde. Le sujet s'est présenté par hasard il y a trois ans », explique-t-elle.

Elle a fait des recherches, lu beaucoup d'articles de journaux, rencontré un historien, des descendants des expropriés. Bercer le loup s'ouvre ainsi sur une scène tragique, alors que des fonctionnaires mettent le feu à la maison de Louis Synott et que le germe de la folie et de la vengeance s'implante dans sa tête. « C'était l'image fondatrice du livre, le feu, la folie des personnages, la colère qui va jusqu'à la déraison », dit Rachel Leclerc. Entre le passé et le présent, le roman raconte donc la violence des expropriations, et comment la frustration et le désir de vengeance se transmettent à travers les générations.

Le poids de l'héritage

La mémoire, l'héritage familial et la transmission sont au coeur de l'oeuvre de Rachel Leclerc. Des thèmes qui traversent Bercer le loup, où la colère du côté des victimes et la honte du côté des « méchants » ne se sont pas estompées avec le temps. Mais Rachel Leclerc offrira à ses personnages un apaisement final. « Il faut expulser la colère de soi, sinon la vie est trop dure. Et même si on porte le poids des erreurs et de la douleur de nos ancêtres, on n'en est pas responsables. » 

Rachel Leclerc, écrivaine intemporelle

En six romans, Rachel Leclerc s'est affirmée comme une des grandes dames de notre littérature, même si sa discrétion fait qu'elle est peu connue du grand public. « Elle sait concilier littérature et histoires, dit son éditrice, Hélène Girard. Car Rachel raconte des histoires, tout le temps, qui sont fascinantes. » Le tout porté par une écriture vibrante, poétique, brillante. « Intemporelle, ajoute Hélène Girard. Elle a une espèce de style emporté, qui fait qu'on peut avoir le goût de relire chaque phrase à haute voix. C'est merveilleux. »

Rachel Leclerc, qui est aussi poète, est en effet préoccupée davantage par la manière que par le pourquoi. « Écrire un roman, c'est faire de l'écriture, développer un style, dit-elle. Mais il faut aussi une bonne histoire. J'ai toujours été assez catégorique là-dessus : si tu n'as rien à dire, n'écris pas. »

Une rencontre déterminante

Hélène Girard venait de commencer à travailler chez Boréal lorsqu'elle est tombée sur le manuscrit du premier roman de Rachel Leclerc, Noces de sable, en 1994. « J'ai lu 30 pages, j'ai été subjuguée et je l'ai appelée tout de suite. Je l'ai adoré même si ce n'était pas mon genre. Ça se présentait un peu comme un roman historique mais pas conventionnel, comme Bercer le loup d'ailleurs. Comme chez Anne Hébert, tout est porté par l'écriture. »

Noces de sable a été publié en 1995 et les deux femmes ont continué à travailler ensemble, en plus de devenir de grandes amies. Et c'est tout naturellement que l'auteure a suivi son éditrice lorsqu'elle est partie travailler chez Leméac il y a trois ans. « J'ai eu à décider entre deux fidélités, dit Rachel Leclerc. À une maison d'édition ou à une conseillère littéraire importante dans ma vie. Le choix n'a pas été difficile. »

Relation de confiance

« La très grande amitié n'est pas nécessaire entre un auteur et un éditeur, souligne Rachel Leclerc. Par contre, il faut une admiration mutuelle, du respect, beaucoup de confiance et de communication. » L'auteure raconte qu'elle se relit parfois « avec les yeux » de son éditrice et sait souvent d'avance ce qu'elle va lui demander d'enlever ou de modifier.

« Au début, je suis dans la frustration absolue, mais ça ne dure pas longtemps, car je sais que dans le fond elle a raison. » Rachel Leclerc fait partie de ces auteurs inquiets qui doutent constamment, et la fonction d'Hélène Girard auprès d'elle est aussi de l'encourager et de la rassurer. « Mais je sais que Rachel attend aussi de moi de l'honnêteté, souligne-t-elle. J'ai zéro complaisance. »

Profession : éditrice

Hélène Girard estime qu'un bon éditeur doit d'abord être un bon lecteur. S'il faut avoir l'esprit critique développé, ajoute celle qui pratique ce métier depuis 30 ans, il faut cependant l'exercer avec délicatesse, diplomatie, empathie... et amour. « Après avoir passé deux, trois ans le nez collé sur leur livre, les auteurs n'ont souvent plus de distance. »

Si Hélène Girard travaille beaucoup sur la structure et la cohérence du livre, elle n'est pas du genre à s'acharner sur l'écriture. « Quand on accepte de travailler avec un auteur, c'est parce qu'on trouve qu'il a du talent, un style, une voix. C'est vraiment dans l'architecture que je trouve que mon intervention est importante. » Rachel Leclerc, elle, estime que l'apport d'Hélène Girard rend ses livres meilleurs. « Si elle n'était pas là, je n'arrêterais pas d'écrire, car la pulsion est trop forte, mais je ne sais pas ce que je deviendrais comme auteure. » 

Bercer le loup, Rachel Leclerc. Leméac, 192 pages.

EXTRAIT

« Tu te coucheras insatisfait parce que tu refuses encore de traverser ton époque comme un homme ordinaire. Il te fallait un projet plus grand que toi-même, et ce devait être un pays au bout du monde, un pays à l'abri des ravisseurs. On te l'avait donné, tu le tenais contre toi et le chérissais, tu l'avais offert à ta reine et à tes princes. Plus tard, tu n'as pas su transformer ton rêve comme tout homme sensé doit le faire quand son rêve s'écroule et qu'il comprend enfin qu'un acte notarié ne garantit pas grand-chose à celui qui le possède. »

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