Écrire et googler

Nicolas Dickner... (Photo Olivier PontBriand, Archives La Presse)

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Nicolas Dickner

Photo Olivier PontBriand, Archives La Presse

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L'internet représente une formidable source d'information, mais c'est aussi un gouffre de distraction. Quel est son impact - et celui d'outils comme Google - sur le travail de l'écrivain? Est-ce qu'il diminue ou augmente sa productivité? Amplifie sa créativité? Influence son style? Témoignages d'auteurs.

Nicolas Dickner

Auteur de Six degrés de liberté et de Nikolski

« Mon rapport à l'internet dépend de l'étape d'écriture à laquelle je suis rendu. À mes yeux, l'internet est une interruption qui fait partie du processus naturel. Mais quand la recherche est terminée et que l'urgence d'écrire s'installe, même si j'ai un grand déficit d'attention naturel, tout ce qui est source de distraction est évacué. Ensuite, ça dépend de l'écrivain. Il y a des gens qui pourraient se passer d'internet, moi je ne pourrais pas. Je l'utilise pour la documentation, pour recouper des sources. C'est également un outil de découverte, un point d'accès au monde. J'ai trouvé les archives militaires du Nouveau-Mexique. Jamais je n'aurais pu trouver ça sans internet! Quand j'ai écrit mon premier livre, j'allais à la bibliothèque, je faisais des photocopies. Je ne retournerais pas en arrière. Bien sûr, on risque de s'y perdre. C'est ça, le paradoxe. Mais ce potentiel de dérive fait partie du processus. C'est ce qu'on appelle en anglais serendipity, un mot qu'on pourrait traduire par "créativité accidentelle".»

Jean-Paul Dubois

Écrivain, auteur de plusieurs romans, dont La succession, son plus récent

«Bien sûr que Google a changé quelque chose dans ma vie d'écrivain. Par exemple, pour La succession, j'avais passé plein de voyages à Miami, je connaissais très bien cet immeuble que j'avais vu il y a 25 ans, le Delano. Je savais que la femme de Roosevelt y allait. Et c'est en cherchant le nom de l'architecte de l'immeuble que j'ai découvert l'histoire de l'attentat contre Roosevelt, une histoire inouïe. J'ai appris que l'immeuble avait été élevé en hommage à l'attentat. Je ne savais pas ça, je fais des recherches, et boum, je tombe là-dessus. Ça m'a pris une heure, c'est formidable ! Alors je dis merci, Google, bien sûr! Ça facilite énormément, ça élimine 50 livres de documentation. Je m'en sers comme d'une encyclopédie, pour bosser. Ça ne change en rien le travail en lui-même ni l'écriture, cela dit. C'est un outil prodigieux, avec les dangers de se tromper aussi. Il faut vérifier, mais c'est difficile. Utiliser Google pour vérifier Google, c'est là qu'on va arriver un jour!»

Isabelle Miron

Professeure au département d'études littéraires, UQAM

«L'internet est un couteau à double tranchant. C'est une source de distraction ET d'inspiration. C'est quelque chose qui est contraire à l'expérience de l'écriture. Notre temps d'attention est plus bref. En même temps, ça permet à des écrivains de voyager sans quitter leur bureau, de trouver des références historiques, de consulter Google Earth. Perrine Leblanc n'est jamais allée en Russie, mais elle a écrit sur la Russie. Il faut toutefois faire attention à ne pas être aspiré. Je crois que l'internet a également un impact sur l'écriture: on est toujours dans le présent, on écrit des phrases plus punchées, plus courtes. L'écriture a changé, mais les lecteurs aussi ont changé à cause de l'internet. Leur attention n'est plus la même.»

Éric Plamondon

Auteur de la trilogie 1984

«J'essaie de plus en plus de réserver des plages de recherche et des plages d'écriture, c'est important. Des fois, je ferme l'ordinateur et je prends du bon vieux papier et un crayon en me disant: j'écris. Je suis seul devant ma feuille de papier, je veux éviter les distractions de l'extérieur, le bip du courriel et de Facebook. Quand j'ai envie d'être tranquille, je mets aussi mon téléphone sur silencieux. Pour écrire, tout dépend. Parfois, il y a des idées qui sortent mieux si je suis en train de taper sur mon clavier, et quand je bloque sur une idée ou un bout de texte, je retourne au crayon et au papier, ça m'aide aussi.

«Si on parle de l'impact de l'internet sur le style, je dois dire que l'arrivée du protocole hypertexte - la technologie permettant de cliquer sur un lien dans le texte qui nous emmène vers un autre texte -, ça m'a fasciné dès le départ. L'idée de l'hypertexte a eu une réelle influence sur mon style quand j'ai écrit la trilogie. J'aimais déjà beaucoup le côté savoir, la connaissance, le côté encyclopédique des choses qu'apportent l'internet et Wikipédia. Je suis un grand admirateur de Diderot, je ne crois pas qu'il aurait été le même écrivain s'il n'avait pas travaillé sur l'Encyclopédie.

«Pour un de mes romans, je me suis penché sur le fonctionnement du métier à tisser. J'y ai passé des semaines. J'avais envie de comprendre le mécanisme. J'ai lu, j'ai visionné des vidéos YouTube mis en ligne par des musées, j'ai consulté des reconstitutions historiques, des brevets... J'ai passé trois ou quatre semaines sur le métier à tisser. À la fin, il ne reste qu'un ou deux chapitres pas très longs, mais c'était important, il fallait que je sache. Des fois, il faut accepter qu'on va se perdre dans l'internet. Ça fait partie du fun.»

Mélissa Verreault

Auteure d'un recueil de nouvelles et de trois romans, dont Les voies de la disparition, son plus récent

«L'écriture de mon premier roman, Voyage léger, a été plus intime, mais à partir de Point d'équilibre, mon outil principal est devenu Google Maps. Je suis toujours là-dessus. Je ne sais pas comment je ferais sans. Un livre comme Les voies de la disparition, j'aurais mis 15 ans à l'écrire s'il n'y avait pas eu Google ! Il y a plein de choses auxquelles je n'aurais pas eu accès. Pour moi, Google est essentiel. Mais ça donne des livres qui sont googlisés. Sans cet outil, j'aurais carrément écrit autre chose, j'aurais écrit différemment. Je serais partie ailleurs. La forme aurait été différente. De là à dire que l'internet a eu une influence directe sur la forme, je ne sais pas. J'ai de la difficulté à dire. Dès ma maîtrise en création littéraire, j'ai été coachée par des professeurs qui écrivaient par fragments. André Carpentier, c'était un maître du fragment, et bien avant Google. Cette forme existait avant. Si ça se trouve, des gens comme lui m'ont bien plus influencée dans ma manière d'écrire que Google. C'est de sa faute!»

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