Livres concentrés

Ils comptent tous moins de 120 pages, ont le sens de l'image qui parle et de... (PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE)

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Josée Lapointe

Ils comptent tous moins de 120 pages, ont le sens de l'image qui parle et de l'ellipse intelligente. Ce sont des romans, des recueils ou des récits, ils n'ont en commun que d'être très courts et se lisent d'une traite ou en dégustant chaque phrase. Nos critiques de ces livres brillamment concentrés, qui n'ont pas peur d'expérimenter de nouvelles formes.

Fred Fred - Homo Nihilis au café du coinFred Dompierre, Leméac, 95 pages

Fred Fred est chômeur et passe le temps au café ou au parc, remplissant partout où il va un carnet d'observations et de dessins. Ce qui ressemble à une suite d'aphorismes est cependant le récit, tout en subtilité, de la douce dérive d'un homme désoeuvré, mais sensible à ce qui l'entoure. Bouts de conversations, courtes rencontres, situations loufoques, tout est prétexte à réfléchir sur la nature humaine. Ce petit conte philosophique prend aussi un tour très concret puisque Fred suit des cours d'opérateur de machinerie lourde... Une incursion poétique dans un monde qui ne l'est pas, où Fred, au volant de sa pelle hydraulique, «dessine des soleils sur le sable, avec un engin de quarante-deux tonnes». C'est ce ton et les dessins à la fois naïfs et désespérés qui font la valeur de ce tout petit livre. Pas joyeux, mais souvent drôle, Fred Fred parle de l'humain dans tous ses paradoxes, et malgré sa brièveté ne manque pas de profondeur.

Le coeur des cobayes, Grégory Lemay, Héliotrope, 99 pages

Vingt-cinq: c'est le numéro que porte le narrateur de ce roman tout le long de l'étude clinique sur l'oxycodone à laquelle il participe. Heureux hasard, Linda, qui porte le numéro 24, deviendra sa voisine pendant ces quelques jours où chaque aliment ingurgité, chaque heure de sommeil, chaque déplacement, est mesuré. Qu'est-ce que des êtres humains sont prêts à faire subir à leur corps pour 1500 $? Beaucoup de choses, et cette incursion dans ce monde controversé où les rats de laboratoire sont volontaires est un voyage troublant. Grégory Lemay, qui après C'était moins drôle à Valcartier nous montre qu'il sait choisir ses sujets, ne nous épargne aucun détail dans ce roman qui suscite souvent le malaise physique. Pourtant, c'est dans cette ambiance glauque que le narrateur, doté d'une vie intérieure riche mais d'un quotidien banal, aura l'occasion de sortir de lui. Il verra une forme de lumière auprès de Linda, avec qui il trouvera le moyen de danser et de s'amuser, dans ce monde froid et déshumanisé. Un roman noir à l'aura trouble, qui en 100 pages bien tassées va jusqu'au coeur de son sujet.

Je n'ai jamais embrassé Laure, Kiev Renaud, Leméac, 85 pages

Livre hybride, ce «roman par nouvelles» est le deuxième ouvrage de la jeune Kiev Renaud. Cette histoire de deux amies d'enfance, Laure et Florence, qui va de leurs jeux interdits de petites filles jusqu'au lien qui unit Laure avec la fille de Florence, fait dans le non-dit troublant et intelligent. Chaque partie peut se lire indépendamment, mais l'ensemble, court, mais vraiment chargé, dresse le portrait morcelé et intrigant d'une amitié très particulière. Les points de vue diffèrent d'une situation l'autre - ils passent de Florence à sa fille Cassandre à Laure -, et on peut suivre de loin l'évolution dans le temps de la relation qui unit les deux amies, à fleur de peau, pleine de désirs voilés et de drames cachés. Une retenue qui se poursuit jusque dans l'écriture parfois sibylline - on finit par s'y embrouiller un peu -, mais aussi pleine de poésie, de finesse et de sensualité. 

La femme au colt 45, Marie Redonnet, Le Tripode, 112 pages

Fable sur la dure conquête de la liberté, ce roman-choc de Marie Redonnet ne fait pas de quartier. On y suit le parcours de Lora Sander, comédienne qui fuit la dictature de l'Azirie pour se réfugier en Santarie, avec comme seul moyen de défense son colt 45. Pays inventés mais tourments réels, les dangers qu'elle doit affronter sont nombreux et ce n'est que par sa hargne, sa débrouillardise et sa résilience que Lora, seule et sans identité en terrain hostile, survivra. Avec une narration qui alterne entre de courts paragraphes de transition à la troisième personne et de longs monologues à la première personne, où Lora décrit les gens qu'elle rencontre, les décisions qu'elle prend, les sentiments d'inquiétude qui l'assaillent, La femme au colt 45 est vibrant et haletant. Ce court roman dérangeant est une marche en accéléré vers l'émancipation, dont la furie ne nous lâche pas jusqu'à la dernière page.

Synapses, Simon Brousseau, Cheval d'août, 108 pages

Le concept de ce premier livre de Simon Brousseau est simple: un paragraphe, une histoire, racontée en une seule et longue phrase qui comprend une amorce, un développement et une conclusion. Plus de 200 tranches de vie écrites au tu - «Tu ne sais pas quand cela t'es arrivé, mais tu ne peux plus nier que les soldes t'excitent [...]», «Depuis que la barbe est revenue à la mode, tu sens tout le ridicule de la fine moustache que tu ne parviens à faire pousser qu'au prix d'une attente longue et humiliante [...]» - des moments parfois triviaux et banals, parfois métaphysiques et existentiels, auxquels on finit nécessairement par s'identifier. Si le procédé peut paraître répétitif et décousu, il offre pourtant le portrait touchant d'une humanité inquiète et nostalgique. Et ce tableau plein de petits détails se lit, finalement, comme un roman, le sourire aux lèvres, la mélancolie au coin du coeur. À déguster lentement.

Un chemin de table, Maylis de Kerangal, Seuil, 102 pages

Ce livre est d'abord destiné à ceux qui s'ennuient de la plume de Maylis de Kerangal, dont on attend avec impatience le prochain roman. L'auteure de Réparer les vivants a participé au projet Raconter la vie, dans lequel des écrivains décrivent des tranches de quotidien. Dans cette biographie hors-norme de Mauro, cuisinier au parcours atypique, elle fait la même chose que dans ses romans: décrire la vie qui bat avec une minutie hallucinante en s'emparant d'un sujet précis - construction d'un pont, transplantation cardiaque ou cuisson d'une blanquette de veau, son procédé reste toujours le même. En utilisant tout le vocabulaire que la langue française peut fournir autour de la cuisine et de la nourriture, elle réussit à rendre vivant chacun des gestes de Mauro, chaque odeur, chaque texture, chaque moment de stress. On peut être dérangé par son côté franco-français quand certaines particularités du milieu du travail sont abordées, mais cette incursion dans la réalité crue des cuisines, loin du glamour des chefs superstars, est un voyage sensoriel vraiment particulier décrit par la plus talentueuse des admiratrices.

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