Les correspondants de Kim Thúy

En 2010, alors que son premier roman Ru commence à prendre son envol,... (Photo: Olivier Jean, La Presse)

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Photo: Olivier Jean, La Presse

Marie-Christine Blais
La Presse

En 2010, alors que son premier roman Ru commence à prendre son envol, Kim Thúy est invitée à participer à son premier festival littéraire francophone, les Correspondances d'Eastman. Quatre ans et deux livres plus tard, Kim Thuy est devenue la porte-parole des 12es Correspondances d'Eastman, qui débutent aujourd'hui. Et cela tombe bien: l'auteure de Ru et de Mãn entretient des correspondances depuis des décennies.

À 14 ans, comme à peu près tous les élèves du secondaire au Québec à l'époque, la jeune Kim Thúy Ly Thanh doit se choisir un correspondant: «Il nous fallait un pen pal pour le cours d'anglais», se rappelle-t-elle avec un sourire. Son correspondant est un jeune Allemand, Oliver. À qui Kim continue d'écrire une fois par mois depuis près de 30 ans!

«Au début, ça prenait deux semaines pour que sa lettre se rende à moi, que je lui réponde et que ça prenne à nouveau deux semaines à se rendre en Allemagne... On a conservé ce rythme.

«À 20 ans, reprend Kim Thúy, je me suis payé mon premier voyage, avec mon argent... et je suis allée voir Oliver.»

La rencontre est bien sûr un peu bizarre: un correspondant, c'est en quelque sorte un étranger intime, qui sait beaucoup de choses, mais de loin, hors contexte. «C'est une amitié tellement différente et basée uniquement sur les mots! J'écris à Oliver quand je me sens plus introspective, et c'est un moment précieux pour moi.»

Aujourd'hui, Oliver est économiste et professeur d'université. «Je ne l'ai revu que deux fois depuis cette première rencontre, raconte Kim Thúy. On s'est vus à Munich pour le lancement de Ru, et de nouveau en Allemagne, cette fois pour le lancement de Mãn. Oliver est sans doute le seul à avoir en sa possession une lettre ou au moins une carte postale envoyée de tous les endroits où je suis allée sur la planète. C'est comme un rituel - d'ailleurs, il les classe toutes méthodiquement. Pendant les Correspondances d'Eastman, c'est sûr que je lui écris une lettre.»

Écrire à Pascal

Il faut absolument lire - ou relire - le livre À toi, écrit à quatre mains et à deux claviers par Kim Thúy et l'écrivain franco-suisse Pascal Janovjak.

Lancé en 2011, après le tsunami de popularité engendré par la sortie de Ru - le premier roman de Kim Thúy -, cet échange de courriels poétiques a souvent été un peu considéré comme un «livre de transition», du moins au Québec.

«Pourtant, j'ai interrompu l'écriture de Mãn pour me consacrer au plaisir de faire À toi, tellement le projet m'importait, explique la porte-parole des Correspondances d'Eastman. J'avais rencontré Pascal à Monaco, dans le cadre d'un concours littéraire dont je ne savais pas qu'il était très important. Et je crois bien que je lui ai fait honte: j'ai dit à voix haute qu'elle ne devait pas avoir beaucoup d'amis, Caroline de Monaco, pour recevoir ainsi les finalistes à trois repas en moins de 48 heures!»

N'empêche qu'il y a eu un déclic entre eux. Et qu'ils ont décidé de s'écrire, elle principalement de Montréal, lui, de Ramallah, où il vivait alors. Ils se sont échangé des courriels traitant de leurs réalités respectives, «tout en se donnant le droit d'être fictifs, dit Kim Thúy, car c'est le principe même de la correspondance: le destinataire ne sait pas ce qui est vrai ou faux dans ce qu'il lit, l'expéditeur choisit ce qui lui semble important alors qu'il ne s'agit peut-être que d'un détail, etc. Et puis, j'avais toujours peur que Pascal ne trouve pas mon texte assez intéressant pour y répondre!»

À toi de moi

Ouvrage fluide et raffiné, À toi est étonnamment révélateur de leurs deux personnalités: deux écrivains, deux poètes, deux penseurs, mais aussi deux êtres modelés en partie par la guerre.

«Grâce à cet échange avec Pascal, je suis allée plus loin dans l'écriture, dit Kim Thúy, j'ai écrit sur des sujets que je n'aurais sans doute jamais abordés, que ce soit l'analyse de mon propre nom ou le rapport entre bourreau et victime.»

Comme il ne lui était pas possible de faire parvenir son roman à Pascal, qui vivait alors en Cisjordanie, Kim a décidé de ne pas lire ses romans à lui: «Nous avons pu de cette façon nous découvrir dans ce que nous nous écrivions et non dans ce que nous avions déjà écrit.»

À toi a connu un joli succès ici et en France - et un mégasuccès en Serbie et en Roumanie: «La plupart des lecteurs roumains qui sont venus jusqu'à moi avaient souvent le même commentaire: «Vous êtes tellement chanceuse!» Même réaction en Serbie. Peut-être parce que ce sont des pays qui ont connu eux aussi la guerre. Peut-être parce que, pour eux comme pour nous, notre correspondance n'était pas un échange, c'était un partage.»

Écrire à Karine

«J'aime le slow mail», lance en riant Kim Thúy. Comprendre par là la bonne vieille lettre écrite à la main et mise à la poste, et qui met quelque temps à se rendre à son destinataire.

«J'aime bien le courrier électronique; je n'aurais jamais pu faire le livre avec Pascal autrement, je le sais. Mais j'aime tellement plus le slow mail! D'ailleurs, j'attendais toujours quelques heures avant d'ouvrir les courriels de Pascal!»

Une des grandes amies de Kim est l'actrice Karine Vanasse. «On n'habite pourtant pas loin l'une de l'autre, mais quand je vois une belle carte postale, je l'achète et je l'envoie à Karine. C'est un geste important, envoyer une carte, une lettre. Et la recevoir, la lire.»

Depuis leurs débuts, les Correspondances d'Eastman mettent justement à la portée des festivaliers des jardins et des «chambres» d'écriture afin qu'ils puissent y rédiger des lettres qui seront ensuite envoyées un peu partout dans le monde. Le festival fournit aussi papier à lettres et enveloppes.

«La première fois que j'ai participé à Eastman, dit Kim Thúy, je me suis dit que nous étions une société riche d'idées, capable de créer un festival de taille humaine, bucolique, juste pour s'écrire.»




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