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Mathieu de Françoise Loranger: femme d'aujourd'hui

Sur la photo de promotion fournie à l'époque... (Photo archives La Presse)

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Sur la photo de promotion fournie à l'époque de la publication de Mathieu, en 1949, Françoise Loranger, en pantalon, fixe l'objectif, la cigarette à la main.

Photo archives La Presse

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Marie-Christine Blais
La Presse

Lire Mathieu de Françoise Loranger, publié il y a 65 ans, c'est être frappé par l'actualité des thèmes abordés dans ce roman: réalisation de soi, équilibre par l'activité physique, dépression, importance de l'art, amour «libre», contestation, introspection excessive, libre arbitre et ce qu'il faut bien appeler la pleine conscience! Autant de sujets qui n'avaient pas exactement la cote au Canada français en 1949...

Françoise Loranger, qui aurait 101 ans ces jours-ci, en a 36 quand elle publie son premier et seul roman: Mathieu. On y suit Mathieu Normand, jeune homme amer, cynique, au physique souffreteux, méprisé par une mère déchue du milieu bourgeois, qui répète qu'ils sont tous deux «nés pour un petit pain», en plein règne de Duplessis.

Mathieu, dont on suit les pensées grâce à ses dialogues intérieurs et à la «lecture» de son journal intime, est constamment conscient de la médiocrité de sa vie, mais l'est plus violemment en rencontrant Danielle et Bruno, deux cousins qui ont tourné le dos à leurs racines bourgeoises pour faire du théâtre à Montréal: ils montent Ondine de Giraudoux, Les mouches de Sartre... Malgré le soutien (anonyme) de son oncle Étienne Beaulieu, Mathieu, dépressif, songe au suicide pour échapper à sa solitude et à sa douleur.

«Répétaient-ils encore à l'appartement? Oui, sans doute; et la répétition serait suivie d'une discussion sur les mérites de Sartre et de Camus. Depuis qu'ils avaient commencé à travailler Les mouches, un grand mouvement existentialiste avait soulevé toute la troupe. Seuls Danielle et Julien résistaient. Bruno, qui ne faisait jamais rien à moitié et ne pouvait s'empêcher de croire à tout ce qu'il faisait [...] se lançait à fond de train dans la philosophie du désespoir. Les autres suivaient, traités d' «existentialistes en fleurs» par Danielle et raillés par Julien. [...] Mais ils se faisaient à leur tour traiter de sauvages, de pionniers et même d'Américains [...].»

Extrait de «Mathieu»

En 1949

Ce court résumé ne rend pas justice aux questions abordées par Françoise Loranger, notamment la quête d'identité et le débat entre religion et foi. Car Mathieu, s'il interpelle régulièrement Jésus dans ses soliloques, adresse d'amers reproches à l'Église catholique et à un Dieu sourd. L'écrivaine se le fera reprocher par quasiment tous les critiques et... le prix du Cercle du livre de France.

En effet, en 1949, la prestigieuse maison d'édition québécoise Cercle du livre de France décide de créer un prix littéraire ici. Le jury choisit Mathieu, mais l'éditeur recule et le prix ne sera tout simplement pas accordé l'année de sa création! Le Cercle publie néanmoins Mathieu.

L' «explication» de ce recul est suggérée par une critique de l'époque: «À Mathieu, il manque précisément Dieu; et il eût été si facile de l'y mettre. Quelques amputations, quelques additions, 10 heures de travail à peine, et nous aurions une oeuvre chrétienne (je ne dis pas catholique) au lieu d'une oeuvre païenne» (Julia Richer, Notre Temps, 29 octobre 1949)!

Le critique Gilles Marcotte sera plus machiavélique: «C'est la première fois au Canada [...] qu'un authentique roman expose les cheminements d'une angoisse spirituelle, de type moderne. C'est-à-dire de cette sorte d'angoisse chronique, sans objet défini, à laquelle nous ont habitués les Sartre, les Camus, les Simone de Beauvoir. [...] Nous n'avons pas l'âme disposée aux angoisses françaises ou aux autres malaises français; vouloir les exprimer chez nous, c'est courir le risque d'inauthenticité» (Le Devoir, 3 décembre 1949).

En 2014

Le roman, il est vrai, n'est pas parfait, mais se lit étonnamment bien, même si on associerait aujourd'hui Mathieu à un adolescent plutôt qu'à un jeune adulte de 25 ans. On soulignera en particulier le portrait tout en subtilité des personnages secondaires (l'oncle Étienne, moins bourgeois qu'il n'y paraît, la cousine Danielle, libre-penseuse, la terrible mère Lucienne...) et la peinture de trois milieux jusque-là occultés dans notre littérature: la bourgeoisie montréalaise, le milieu théâtral (balbutiant au Québec en 1949) et... le camp d'athlétisme d'Émile Maupas (rebaptisé Rochat dans Mathieu) à Val-Morin!

Certes, la plume de Françoise Loranger ne possède pas la maîtrise ni la grâce de celle de Gabrielle Roy. Mais la comparaison des photos de promotion des deux écrivaines à l'époque est révélatrice: là où Gabrielle Roy pose, songeuse et féminine, Françoise Loranger fixe l'objectif, la cigarette à la main et en pantalon. La première aura magnifiquement décrit un Montréal ouvrier, pauvre, dur, où le «péché» de l'héroïne lui vaudra une vie de déception. La seconde décrira plutôt un Montréal plus nanti et artistique, cruel à sa façon, mais où une certaine rédemption est possible si on refuse d'être «né pour un petit pain».




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