Les tiroirs sont pleins

Ah! Ce fameux «roman en chantier». On connaît tous l'expression parce qu'on a... (Illustration: Kevin Massé, La Presse)

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Illustration: Kevin Massé, La Presse

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Ah! Ce fameux «roman en chantier». On connaît tous l'expression parce qu'on a tous croisé un jour quelqu'un caressant le rêve d'être écrivain. Il est tenace, ce rêve, malgré les bouleversements technologiques, les librairies qui débordent, la popularité des séries télé, la liberté et l'immédiateté du blogue qui auraient pu contenter les plumes, la diminution constante du temps accordé à la lecture. Et en dépit de cette vérité que rappelait Dany Laferrière la semaine dernière au lancement de son Journal d'un écrivain en pyjama à la Grande Bibliothèque: «Personne n'attend votre livre». Il notait que l'humanité pourrait cesser d'écrire pendant un siècle, le passé contient tant de livres qu'on aurait sans problème de la lecture pour un millénaire.

Le Nouvel Observateur commentait récemment un sondage à ce sujet: sur 1051 personnes interrogées, 17% avouaient avoir écrit un manuscrit. Trois ans auparavant, Le Figaro révélait que 1,4 million de Français avaient un manuscrit dans leurs tiroirs et 400 000 avaient osé l'envoyer à un éditeur. Pensez-y: 1,4 million de manuscrits! On ne s'étonne plus des monstrueuses rentrées littéraires chaque automne, qui pourtant affichent moins de 1000 romans...

En même temps, les sondages nous martèlent sans arrêt qu'on lit de moins en moins. Il est donc si rare, ce lecteur sans ambitions littéraires? C'est à lui qu'on devrait décerner des prix. Car tous ces livres, que valent-ils si personne ne les lit? Pourquoi toutes ces heures et ces efforts dans la solitude à raboter de la phrase, quand personne ne vous attend, quand cela risque de finir sans réaction ou par un entrefilet dans le journal, et que la paye est ridicule? Voilà ce qu'on pourrait appeler une forme de foi et les croyants semblent nombreux. Ce qui rendra bientôt les critiques fous ou athées. Mais on imagine que ce n'est rien en comparaison des éditeurs inondés, qui sont les vaillants castors faisant barrage sur le fleuve grondant de la littérature (ou de l'ego).

Peut-être écrit-on pour répondre à l'éternelle question du journaliste: «Pourquoi écrivez-vous?». Question de lecteur, selon Laferrière, «car les écrivains évitent de pareilles angoisses. Quand on se pose ces questions, c'est qu'on n'a pas l'intention d'écrire sérieusement. Écrire sérieusement, ça veut dire écrire sans penser au tiroir-caisse ou à ce que le statut d'écrivain pourrait vous rapporter».

Combien d'aspirants écrivains développent de savantes réponses à cette question dans des entrevues imaginaires alors que leur premier manuscrit n'en est encore qu'à 20 pages? À ce jour, la meilleure réponse qui me vient en tête est celle du poète Denis Vanier: «J'écris pour ne pas tuer.» Si l'on pense à cela, mieux vaut avoir 1,4 million de manuscrits dans les tiroirs, sinon c'est le bain de sang.

Peut-être écrit-on pour avoir un jour le plaisir d'écrire un livre comme Journal d'un écrivain en pyjama. Les lecteurs raffolent des secrets et des conseils des écrivains, les ateliers d'écriture qu'ils donnent son pleins et le best-seller de Rilke sera toujours Lettre à un jeune poète. Dany Laferrière, constamment sollicité à ce sujet, l'a bien compris. Il pourra maintenant dire à ceux qui lui demandent conseil: lisez mon livre. C'est rusé, ça. On y trouve ceci: «L'aventure, l'aventure, on n'est pas dans Dumas ou Stevenson, on ne court plus les mers pour découvrir de nouvelles terres. L'aventure, c'est de rendre possible la découverte de nouveaux paysages intérieurs. Il répète: et l'aventure? La grande aventure, aujourd'hui, c'est l'écriture.»

Mais revenons au lecteur. Dans un grand entretien publié dans le journal Le Monde, Philip Roth, qui a pris sa retraite de l'écriture, confiait sa vision très sombre de l'avenir: « La lecture sérieuse n'a jamais connu d'âge d'or en Amérique, mais personnellement, je ne me souviens pas d'avoir connu d'époque aussi lamentable pour les livres - avec la focalisation et la concentration ininterrompue que la lecture exige. Et demain, ce sera pire, et encore pire après-demain. Je peux vous prédire que dans trente ans, sinon avant, il y aura en Amérique autant de lecteurs de vraie littérature qu'il y a aujourd'hui de lecteurs de poésie en latin. C'est triste, mais le nombre de personnes qui tirent de la lecture plaisir et stimulation intellectuelle ne cesse de diminuer.»

Les petits écrivains naissent à mesure que les grands lecteurs disparaissent, car ceux-ci ne sont plus là pour les intimider, qui sait. La fin d'une aristocratie: des têtes doivent tomber.

Bien sûr, il y a derrière tous ces manuscrits le vieux désir de laisser une trace, le mirage de l'éternité.

Nous faisons beaucoup moins d'enfants, la lignée est moins solide et ça nous laisse plus de temps pour écrire, peut-être. La surpopulation est aussi du côté de la littérature. Et on n'a pas encore trouvé la pilule anticonceptionnelle pour empêcher la création. Personne ne la veut, cette pilule, car en littérature, tout le monde est pro-vie, même les nihilistes.

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