La fin du monde est une lecture

Salutation au soleil dans le Yucatan, où des... (Photo: The New York Times)

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Salutation au soleil dans le Yucatan, où des professeurs de yoga offrent des séances de guérison maya.

Photo: The New York Times

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On le clame partout; qu'est-ce qu'on a hâte d'être le 22 décembre. Nous aurons alors enfin dépassé la date fatidique du calendrier maya déterré on ne sait quand ni pourquoi par un petit comique, et qui nous a valu ces dernières années une pénible production culturelle et des discussions encore plus pénibles avec ceux qui y croient.

Que lire avant la fin du monde? Il faudrait commencer par l'un des grands coupables de cette paranoïa collective: Jean. Peut-être le plus grand écrivain de science-fiction qu'on ait connu. Le Roland Emmerich des temps bibliques. Dans son Apocalypse, il aura posé les bases du genre: combat entre le bien et le mal, punition divine, fléaux sous forme de sauterelles, de chutes d'étoiles, de tremblements de terre, de maladies épidémiques... Le cinéma catastrophe lui doit une fière chandelle.

Il faut avoir vécu assez longtemps pour savoir que la menace de la fin du monde revient à rythme régulier, qu'elle a été entretenue pendant des siècles par la littérature, avant de faire la fortune de Hollywood. Dans les années 80, la menace se présentait sous la forme d'une guerre nucléaire fatale entre les Russes et les Américains. À la fin des années 90, en plein essor de l'internet, millénarisme déformé oblige, la catastrophe arriverait par l'informatique. Ce fut le fameux «bogue de l'an 2000» qui n'a pas eu lieu. De nos jours, c'est l'état de la planète qui inquiète, avec raison, et les curés obsédés par le Jugement dernier semblent avoir été remplacés par les écologistes qui nous prédisent une punition magistrale de la part de Gaïa. Il ne s'agit plus de prier pour espérer être épargné, mais de recycler. Le vocabulaire du pécheur du XXIe siècle - cet inconscient matérialiste, gaspilleur et égoïste dans lequel chacun se reconnaît - a changé, mais la contrition demandée est la même, et la «faute», une certitude toujours aussi vive.

Ce qui agace chez les prophètes de malheur est qu'on les soupçonne de souhaiter vraiment la catastrophe, juste pour le plaisir d'avoir eu raison. Ceci explique pourquoi on fait la sourde oreille devant leurs discours qui néanmoins finissent par se nicher dans nos esprits. La tragédie du prophète est de prêcher dans le désert, mais la prophétie est une chose qui nous travaille et qui se réactive facilement, juste en regardant au Téléjournal un tsunami au Japon près d'une centrale nucléaire.

Jean Delumeau, dans son célèbre essai La peur en Occident (1978), rappelle que «non seulement les individus pris isolément mais les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec la peur». Rien de plus naturel que la peur, puisque la mort, cette grande inconnue, est inscrite dans la vie. Cependant, Delumeau souligne que ce sont les moyens de diffusion qui rendent certaines peurs plus populaires que d'autres. «L'Occident du Xe siècle, ce pays de forêts, de tribus, de sorcellerie, de roitelets - ainsi le décrit Duby - était trop rural, trop fragmenté, trop peu instruit pour être perméable à d'intenses courants de propagande. Au contraire, 400 ans plus tard, il s'est urbanisé et en même temps son élite lettrée s'est élargie. Des prédicateurs peuvent maintenant secouer avec vigueur les foules citadines et les faire passer, le temps d'un sermon, de la peur à l'espoir, du péché à la contrition.»

Cette peur collective de la fin des temps serait donc alimentée par un réseau de communication plus efficace, si l'on ajoute à la prédication urbaine l'invention de l'imprimerie. Ajoutez-y maintenant l'internet, et on devine qu'on n'a pas fini de s'inventer des peurs. Amusant, non, de constater qu'en se modernisant on reste aussi paniqué?

Delumeau cite Jean Lebeau, fin connaisseur d'un XVIe siècle paraît-il très obsédé par la fin du monde: «Les prophéties apocalyptiques étaient tout à fait familières aux contemporains. Cette époque, qui fut marquée par tant de découvertes et de conquêtes, n'eut pour ainsi dire jamais le sentiment qu'elle voyait poindre l'aube d'un temps nouveau. Obsédée par la hantise du déclin, du péché et du Jugement, elle eut, au contraire, la certitude qu'elle était le point d'aboutissement de l'histoire.»

On pourrait facilement appliquer cette réflexion aux Occidentaux du XXIe siècle. Malgré les avancées de la science, des technologies et des communications, nous semblons convaincus intérieurement d'être un «point d'aboutissement» nous aussi. Et si la peur de la fin du monde ne masquait au fond qu'un égocentrisme délirant? Un grand désir d'être les «derniers» et de ne plus subir cette humiliation d'une Terre qui continue à tourner sans nous après notre mort?

Quoi qu'il arrive le 21 décembre 2012, méditons cette recommandation en cas de catastrophe, proposée par le prédicateur Geiler en 1508 à la cathédrale de Strasbourg telle qu'elle est rapportée par Delumeau: «Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou en s'attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel»...

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