Georges Nicholson: la longue chute d'un géant

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Georges Nicholson a consacré plus de trois ans à la biographie d'André Mathieu.

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Marie-Claude Girard
La Presse

L'animateur Georges Nicholson a lancé cette semaine une biographie très documentée du pianiste et compositeur André Mathieu. Chronique d'une catastrophe annoncée.

André Mathieu en 1943.... (Photo Archives La Presse) - image 1.0

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André Mathieu en 1943.

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Qu'est-ce qui est le plus tragique chez André Mathieu? L'enfance qu'il n'a pas eue? L'échec de sa vie d'adulte? Son alcoolisme et sa longue autodestruction?

«C'est ce gaspillage invraisemblable de dons. Au niveau pianistique, il aurait pu être un des plus grands du XXe siècle. Alfred Cortot lui-même le lui avait dit. Et si on regarde la beauté des thèmes d'André Mathieu, la matière brute, là encore on a affaire à un géant», affirme Georges Nicholson.

La vie et le talent démesuré d'André Mathieu se prêtent aux mythes. L'animateur et réalisateur de Radio-Canada a consacré plus de trois ans à recoller les morceaux du puzzle, creusant les multiples rumeurs jusqu'à la source. Inventée, conclut-il, cette histoire racontée avec une «désinvolture impardonnable» selon laquelle le père Mathieu donnait une «p'tite shot de cognac» au garçon avant qu'il ne monte sur scène.

Enfant prodige, pianiste de haut niveau, improvisateur de génie, compositeur dont le «geyser créatif» ne s'éteindra qu'à sa mort. Enfant musicien remarqué des plus grands à Paris ou à New York. Enfant-adulte privé d'enfance portant sur ses épaules la fortune et la gloire de sa famille, sinon la «fierté de la race» canadienne-française.

Adulte-enfant qui n'a pas su s'émanciper. Alcoolique dès l'adolescence. Ivrogne sans le sou qui vend les partitions de ses parents pour boire ou qui s'exhibe au piano dans la vitrine d'un magasin.

Contrairement à la biographie classique des grands hommes, dont les exploits augmentent avec l'âge, celle d'André Mathieu est plutôt la chronique d'un désastre annoncé. La chute commence à 15 ans, précise Georges Nicholson. Et il vivra jusqu'à 39 ans.

Inscrire André Mathieu dans la conscience collective, faire connaître et aimer sa musique, «c'est le but d'Alain Lefèvre, du film de Luc Dionne et de la biographie. Ce n'est pas de savoir ce qu'est sa vie. Sa vie est un désastre!» résume le biographe, dont le travail de recherche a fourni des pistes au réalisateur Luc Dionne.À qui la faute?

On ne peut comprendre le destin d'André Mathieu sans essayer de comprendre sa famille, sa société, les Canadiens français de l'époque. C'est ce que Georges Nicholson s'est efforcé de faire, à l'invitation du pianiste Alain Lefèvre, en rassemblant avec un soin presque maniaque les correspondances, témoignages, coupures de presse, enregistrements et documents d'archives.

Rodolphe Mathieu, lui-même compositeur et musicien, libre-penseur avant l'heure, a cessé de composer en constatant le don d'André. Intransigeant, il prit parfois des décisions fâcheuses pour la carrière de son fils. Sa mère fut une admiratrice indéfectible mais ô combien culpabilisante, comme le révèlent crûment certaines lettres.

Inévitablement, on cherche des coupables. Le Québec qui aime bien assassiner ses héros? Georges Nicholson ne va pas jusque-là: «On peut dire c'est le père, c'est la mère, c'est le peuple, c'est les Québécois. Comme on dit d'un alcoolique, ça ne sert à rien s'il ne décide pas d'arrêter de boire.» La société québécoise des années 50 et 60 n'avait peut-être pas la maturité pour accueillir et faire vivre un compositeur classique hors du commun, concède-t-il. Pourtant, la musique d'André Mathieu était très accessible.

La biographie détaille une succession de mauvaises décisions, d'occasions ratées. Toute sa vie, André Mathieu a reçu des appuis importants. Des gens reconnaissaient son talent et voulaient l'aider. On ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'aurait été sa vie si la guerre n'avait pas éclaté en 1939, s'il avait accepté de poursuivre ses études à New York, ou s'il était resté sobre à certains moments. Portait-il en lui le germe de son malheur? Une musique parfois trop tourmentée pour l'équilibre d'une si jeune personne? Les pianothons, tentatives de retrouver le succès financier et la fascination du public, lui mirent à dos le milieu de la belle musique.

La première fois que Georges Nicholson a entendu le nom d'André Mathieu, il avait 13 ou 14 ans. En revenant du collège, à Joliette, il a eu peur d'un homme étrange assis sur une galerie, sur le boulevard Manseau. Plus tard, sa mère lui a expliqué que ce devait être André Mathieu, qui venait rendre visite à la famille de sa femme. C'était le premier compositeur vivant que le grand mélomane croisait. Il n'était déjà plus l'ombre de ce qu'il avait été.

Georges Nicholson a eu aussi le bonheur de découvrir des trésors cachés. Grand improvisateur, le compositeur ne transcrivait pas toutes ses compositions. Mais le biographe a mis la main sur tous ses manuscrits et des enregistrements inédits. «J'ai découvert des oeuvres sensationnelles. Il y a un nocturne d'une beauté à fendre l'âme. Il n'y a pas de manuscrit. Par contre, il y a l'enregistrement. Il aurait moyen de compléter.»

Dans la foulée du film, des disques et de la biographie, peut-être verra-t-on des mécènes financer l'édition d'oeuvres inédites. Pour que, si la vie de Mathieu fut un désastre, sa musique puisse poursuivre sa renaissance.

André Mathieu, biographie

Georges Nicholson

Québec Amérique, 593 pages




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