Un auteur peut-il tuer son héros?

Soit, les auteurs ont le droit de vie ou de mort sur leurs personnages. Mais... (Illustration: Francis Léveillée, La Presse)

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Illustration: Francis Léveillée, La Presse

 

Marie-Claude Girard
La Presse

Soit, les auteurs ont le droit de vie ou de mort sur leurs personnages. Mais quand les lecteurs s'y attachent et les pleurent au point de ressusciter leur héros dans des fanzines, peuvent-ils vraiment s'en débarrasser impunément? On réclame un débat éthique !

Le grand Philip Roth vient de nous faire le coup dans Exit le fantôme, paru récemment en version française. Après presque 30 ans, l'écrivain américain supprime son double littéraire, Nathan Zuckerman, écrivain juif new-yorkais. Tant pis pour nous.

Non, on ne vend pas la mèche: l'auteur l'avait annoncé lui-même lors de la sortie de la version originale, en 2007. Mais les fans, eux? Pourquoi avoir tué Zuckerman?

«Je me devais de mettre fin à ce cycle, sinon j'aurais pu mourir et Zuckerman aurait toujours été présent. Je préfère le finir lui plutôt qu'en finir moi. Je voulais aussi qu'il meure avant moi, pour ne plus être tenté de l'utiliser dans mes romans», a expliqué Roth aux Inrockuptibles.

J. K. Rowling y avait songé aussi pour Harry Potter mais s'était sentie trop coupable, après avoir rencontré des admirateurs du sorcier à lunettes. Dans une entrevue au Daily Mirror, elle s'était même félicitée que les lecteurs aient pu croire que Potter pouvait vraiment disparaître à la fin. De même, son ami Ron devait mourir dans le 5e tome mais a obtenu un sursis. «Entre autres parce que je ne pouvais pas supporter de le tuer», a expliqué l'auteure.

L'aurait-on vu pleurant, comme Alexandre Dumas après avoir écrit la mort de Porthos?

Conan Doyle a bien tenté de se débarrasser de Sherlock Holmes, en le précipitant dans les chutes de Reichenbach, en Suisse, entraîné par son grand ennemi Moriarty. L'auteur voulait, dit-on, se consacrer à ses ouvrages «sérieux», ses romans historiques. La violente réaction des lecteurs l'a forcé à ramener le détective à la vie.

Le cas Lapinot

Le prolifique auteur de bande dessinée français Lewis Trondheim (Donjon, La Mouche) a signé 9 tomes de Lapinot. À la fin du 8e, shlac, sans tambour ni trompette, il trucide ce brave Lapinot. Certains ne s'en sont pas encore remis...

Un auteur est-il vraiment libre de tuer un personnage qui mène sa vie propre dans l'imaginaire des lecteurs?

«Chaque auteur est libre de faire ce qu'il veut. Auteur vient de «autorité, celui qui sait et qui décide», tranche Lewis Trondheim, que nous avons joint par courriel. Comment en est-il arrivé là? «Je faisais un livre dont la thématique était la mort. C'était un autre personnage qui devait mourir, et puis, vers la page 10 ou 12, je me suis dit que ce serait mieux si le héros mourait. Parce que la mort, ce n'est pas que les autres.

«Une part de mon raisonnement était aussi de ne pas me laisser piéger par un héros récurrent toute ma vie. Je voulais faire d'autres bandes dessinées, ouvrir d'autres portes, d'autres narrations...»

La réaction des lecteurs a été «à 99 % favorable», dit-il. Ce qui l'a un peu surpris, même s'il avait tâté le terrain en séances de dédicace. «Vicieux», comme il dit lui-même, l'auteur a laissé une porte ouverte à d'autres aventures en publiant un 9e tome - qui se passe dans un univers «parallèle» - avant celui où le héros disparaît.

Trondheim ne sait pas si Lapinot reviendra un jour. Si oui, ce sera peut-être en zombie ou en flash-back... (Avis aux intéressés: il travaille à un album qui se déroule deux mois après la mort de Lapinot.)

Certains ont préféré ne pas attendre. Sur l'internet, un mystérieux Jerry Tongdeum ressuscite le lapin dans un album pirate intitulé Barbe Frousse. http://lapinot.canalblog.com. Le faussaire a même contacté Trondheim pour savoir s'il pouvait faire ce projet. «Je lui ai dit non. Il l'a fait quand même», indique le bédéiste. Pour l'instant, aucun recours n'a été entrepris. Mais s'il veut en faire un livre imprimé, Dargaud et Trondheim s'interposeront.

La vengeance sera terrible!

Stephen King a illustré d'une façon extrême la frustration du lecteur dans Misery (devenu un film en 1990). Un écrivain à succès, gravement blessé dans un accident de la route, est recueilli par une fan déséquilibrée. En apprenant qu'il avait fait mourir son héroïne, elle lui fait subir divers sévices et le force à ressusciter le personnage.

Plus récemment (2006), l'étrange relation entre un auteur et son personnage a inspiré le film Stranger Than Fiction avec Emma Thompson. Un type réalise que sa vie est racontée par une narratrice qui songe à l'éliminer. Il doit alors la rencontrer pour la convaincre de le garder vivant...

Les amateurs de science-fiction et de comic books connaissent bien la recette. En bande dessinée américaine, plusieurs héros ont connu une fin tragique (le second Robin, Flash, Green Lantern, Jean Grey...), habituellement pour voir un autre enfiler leurs costumes ou ressusciter après un certain temps. Même Superman (The Death of Superman, 1993), Captain America (The Death of Captain America, 2008) et Batman (Final Crisis, 2009) y ont goûté.

Dans la bande dessinée d'auteur, le cas le plus célèbre et le plus ambitieux est sans doute celui de Cerebus dont l'auteur, le Canadien Dave Sim, annonça la mort pour la fin de la série alors que celle-ci n'en était qu'au tiers de ses 300 numéros.

À la télé, Buffy, la tueuse de vampires, se sacrifia à la fin d'une saison pour être ressuscitée au début de la saison suivante. Mais ce n'est rien à côté du cas classique, Dr Who, «le docteur» pour les intimes, qui meurt régulièrement à la télévision britannique - une bonne dizaine de fois depuis 40 ans -, histoire d'emprunter les traits d'un nouvel acteur plus jeune. Le plus étonnant, c'est qu'on s'y attache quand même. Et qu'on le pleure même un peu.

 

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