Tanya Tagaq: transe contemporaine

Prix Polaris 2014, l'Inuite Tanya Tagaq revient au Québec avec ses musiciens... (PHOTO IVAN OTIS, FOURNIE PAR SPECTRA)

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Prix Polaris 2014, l'Inuite Tanya Tagaq revient au Québec avec ses musiciens afin de créer en direct la trame sonore de Nanook of the North, film muet réalisé par Robert Joseph Flaherty il y a près d'un siècle, soit en 1922.

TANYA TAGAQ

Ce classique du cinéma documentaire sera mis en musique par Tagaq et ses fidèles collaborateurs Jesse Zubot (violon, électronique) et Jean Martin (batterie, électronique), auxquels se joint l'invité montréalais Bernard Falaise (guitare). Ces musiciens canadiens improviseront avec la chanteuse autochtone originaire du Nunavut, spécialiste du jeu de gorge, de surcroît une formidable performeuse.

«Ce que nous créons en direct devient le commentaire contemporain d'une artiste inuite sur ce film qui fut la première fenêtre ouverte des peuples autochtones de l'Arctique sur le monde entier», explique Tanya Tagaq, jointe à son domicile de Victoria, en Colombie-Britannique.

Pour des raisons de propriété intellectuelle, indique-t-elle, aucun enregistrement de ces concerts n'a été réalisé.

«Pour la scène, explique-t-elle, nous avons le consentement des ayants droit, mais nous n'avons pas leur accord pour un enregistrement. Je ne suis pas certaine qu'ils apprécieraient certaines séquences. Ce que je fais, par moments, peut être très critique!»

Transe contemporaine

Au-delà de sa quête sonore, ce qui fascine chez Tanya Tagaq est sa facilité à puiser dans les tréfonds de son inconscient en atteignant un état second. Quel est cet état au juste ? Dans un contexte où s'amalgament improvisation libre, bruitisme, mélodie naïve ou jeu de gorge dans une instrumentation hybride (acoustique, électrique, électronique), on peut suggérer l'expression «transe contemporaine».

Tanya Tagaq se garde bien d'intellectualiser le phénomène qu'elle reconnaît néanmoins: 

«Effectivement, il se peut que je me trouve parfois dans un autre état: si la performance décolle - ce qui ne se produit pas systématiquement -, je ne me souviendrai plus de certains moments vécus en direct. Je suis ouverte à cet état d'abandon... En fait, j'adore m'y retrouver!»

«Transe? Autohypnose? Fort possible, mais je ne saurais nommer cet état avec exactitude.»

«En tout cas, j'ai toujours été séduite par cette idée d'atteindre des zones plus élevées lorsque mon corps est entièrement mobilisé, période au bout de laquelle j'ai l'impression d'avoir nettoyé quelque chose en moi, poursuit l'artiste. Je ne connais pas l'histoire de la transe chez les Inuits, mais je crois à la présence de mes ancêtres en moi. Je l'ai toujours ressentie. On peut aussi l'interpréter comme une manifestation de la mémoire génétique - ce qui explique ma facilité avec le jeu de gorge, par exemple.»

Au-delà de cette singularité artistique, le personnage public de Tanya Tagaq a gagné en prestance et en rayonnement depuis qu'elle a remporté le prix Polaris du meilleur album canadien en 2014.

«Je dirais que ma charge artistique a changé, estime-t-elle. Récemment, nous avons enregistré du nouveau matériel, et c'est beaucoup plus lourd! Près de 60 artistes ont été impliqués, dont un immense choeur. Nous nous approchons parfois du hardcore, mais je me montre aussi plus vulnérable que jamais dans les séquences les plus douces de l'enregistrement. Ce nouvel album sera rendu public à la fin de l'été.»

Porter sa culture en soi

Ambassadrice de la nouvelle culture autochtone, Tanya Tagaq ne se considère pas comme une militante des Premières Nations, mais elle en assume l'entière responsabilité publique.

«Les artistes, pose-t-elle, parlent tous de leur propre vie sur terre. Je suis très consciente de qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais. Lorsque j'ai mené des études universitaires à Halifax, j'ai vite réalisé cette disparité de la condition humaine entre les gens du Sud et ceux du Nord. J'ai alors compris le concept de colonialisme. Et j'ai exprimé artistiquement ce que je portais depuis ma naissance.»

Que portait-elle au juste? La grande richesse de son patrimoine culturel... et les stigmates de l'oppression coloniale.

«J'ai été maintes fois traitée comme une citoyenne de seconde classe. Des exemples? Lors d'un concert donné à Ottawa, on m'a avertie de ne pas trop boire avant de monter sur scène, comme si j'étais forcément alcoolique parce qu'autochtone! J'ai déjà été poursuivie par un redneck qui voulait clairement m'agresser. Alors que j'étais avec ma fille dans une boutique, un vendeur s'est mis à nous suivre avec suspicion, comme si nous allions commettre un vol. Encore aujourd'hui, je dois vivre avec ces stéréotypes qu'on accole aux autochtones.»

Tanya Tagaq ne cesse de s'insurger contre ces stéréotypes. On sait entre autres qu'elle a dénoncé le documentaire Of the North du cinéaste Dominic Gagnon, qu'elle juge «raciste» et qui «stigmatise et discrédite notre culture», pour reprendre les propos recueillis l'automne dernier par notre collègue Jean Siag.

Elle ajoute ceci: «Ce film nourrit ces stéréotypes lamentables sur les gens du Nord, sans les mettre en contexte, sans pénétrer dans le problème, sans l'humaniser. Ça m'a mise en colère, car je dois vivre avec cette représentation de mon peuple. Le cinéaste, non.»

Quoi qu'il en soit, Tanya Tagaq se montre optimiste quant à l'éveil du public sur la condition autochtone.

«Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'être de moins en moins cette chose exotique, et d'être reconnue en tant qu'artiste contemporaine. Après tout, j'ai travaillé avec des artistes internationaux de très haut niveau, tels Björk, Matthew Barney ou le Kronos Quartet. Je fais partie du changement des mentalités. Et je fréquente de merveilleux êtres humains de toutes pratiques, races, nationalités, langues, couleurs, religions. Cela me procure beaucoup de joie et d'énergie, cela m'incite également à éviter de me concentrer sur la partie négative de mon existence, tout en restant consciente du changement nécessaire à y apporter.»

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À la Cinquième Salle de la Place des Arts demain et samedi, 20 h (à guichets fermés). Au Palais Montcalm de Québec ce soir, 20 h.

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