La fin de la sincérité?

Les révélations de la commission Charbonneau par-ci, l'affaire Petraeus par-là,... (Illustration: Charlotte Demers-Labrecque, La Presse)

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Illustration: Charlotte Demers-Labrecque, La Presse

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Les révélations de la commission Charbonneau par-ci, l'affaire Petraeus par-là, la tricherie suscite en ce moment des «oh» et des «ah». «Tous des arnaqueurs!», entend-on gronder, alors que les Zambito, Surprenant, Leclerc et Vézina défilent dans le confessionnal public de la juge France Charbonneau.

Rien pour assainir le fond de l'air déjà fort en cynisme, en cette époque où notre image publique est au mieux sur les réseaux sociaux et où il revient à chacun de juger s'il est mal de télécharger illégalement le dernier album de Radio Radio (et correct de s'approprier celui de Rihanna, parce que c'est une «grosse vedette américaine»). Est-il utopique d'envisager un retour à la sincérité?

D'abord, mauvaise nouvelle pour ceux qui croyaient passer haut la main le test du détecteur de mensonges: selon l'ouvrage Mentir, pour mieux vivre ensemble?, l'individu moyen ment en moyenne de deux à six fois par jour. Même qu'il y est encouragé dès l'enfance. «Dès le plus jeune âge, nous baignons dans un monde de mensonges qui, si l'on y réfléchit bien, est paradoxal. D'un côté, les adultes entretiennent savamment des légendes fictives dans l'esprit des enfants», écrit le psychanalyste Pierre Neveu.

«Le mensonge est à la fois d'une grande actualité et la plus vieille question imaginable, qui est en fait le rapport entre la vérité et la réalité. Cela dit, je ne pense pas que l'on puisse arriver à tout savoir, même de nous-mêmes», affirme le père Benoît Lacroix, que nous rencontrons dans son bureau paisible de l'Apostolat des Frères dominicains.

À 97 ans, l'historien, théologien, docteur en sciences médiévales et fondateur du Centre d'études des religions populaires a vu neiger et a entendu nombre de mensonges - des pieux et des moins catholiques...

Notre époque est-elle plus amorale que les autres?

Le père Lacroix ne voit pas les choses ainsi. Il rappelle qu'au temps de Duplessis, les contrats se gagnaient aussi à coup de cadeaux et de faveurs. Il craint même la sévérité des jugements publics de notre époque de chroniqueurs virulents et d'émissions de télé dans lesquelles les citoyens floués obtiennent réparation de la part de ceux qui leur ont passé un savon.

Pour tout dire, le père Lacroix s'inquiète de retour des «pharisiens» convaincus de leur propre pureté, très prompts à envoyer au bûcher ceux qui s'avouent coupables d'avoir accepté des bouteilles de vin ou de faire des liens rapides entre «Italiens» et «mafia».

«Je crois qu'actuellement, il y a un réel danger d'aller trop vite dans nos jugements et de détruire des réputations, de briser des familles et de généraliser par des raccourcis.»

Qui vole un oeuf, vole un boeuf?

«Le mensonge a toujours existé. C'est un lieu de conquête. Corneille y a consacré un ouvrage [Les menteurs], tout comme Molière, qui a démontré le monde de la Cour qui se flatte mutuellement pour obtenir des faveurs du roi, dans Les Femmes savantes ou Le malade imaginaire», ajoute Benoît Lacroix.

Isabelle Richer consacre une grande partie de sa vie à rapporter les propos de gens accusés de crimes, de fraudes, de mensonges... Parfois, elle a besoin d'un recul après trop d'heures passées au palais de justice à entendre des gens arranger les faits pour se tirer d'embarras.

«Chaque époque comporte ses as menteurs, ses fraudeurs, ses amoraux», affirme la journaliste aux affaires judiciaires à Radio-Canada. Assignée à la couverture de la Commission jour après jour, Isabelle Richer oscille entre étonnement, incrédulité et scepticisme.

«C'est difficile de faire la part des choses, entre ceux qui ont été pris en flagrant délit avec des Ziploc pleins d'argent et ceux qui disent n'avoir accepté que les cadeaux. On ne sait pas jusqu'à quel point chacun dit la vérité.» Elle appelle d'ailleurs à la prudence, puisque la Commission n'est pas un procès et qu'aucune accusation n'a été portée.

Vivre sans ironie

«Le mécanisme que l'on observe le plus souvent est qu'un mensonge en entraîne un autre: une fois qu'une personne a menti, elle se promène toujours avec une image d'elle-même qui est fausse et qu'elle est obligée de défendre», analyse Rose-Marie Charest, présidente de l'Ordre des psychologues du Québec.

Et que dire de ces cousins du mensonge que sont l'ironie, le sarcasme et le cynisme, des postures philosophiques bien répandues qui rejettent aussi la sincérité.

Dans un article intitulé How to Live Without Irony, paru la semaine dernière dans le blogue du New York Times, Christy Wampole décrypte l'ironie grimpante chez le hipster d'Amérique du Nord. Un problème de sociétés aisées, qui est aussi une vaste mascarade collective où la moquerie et l'autodérision dominent. «Vivre ironiquement équivaut à se cacher en public. C'est une forme de subterfuge indirecte mais flagrante [...]. Comme si, en quelque sorte, la sincérité nous était devenue intolérable.»

«L'ironie est une façon de prendre une distance par rapport à la réalité, s'y tenir à l'écart. Tout comme le mensonge, elle donne l'impression de pouvoir sur les autres, une illusion de supériorité», précise Rose-Marie Charest.

Dans un monde d'ironie, le péché n'existe plus, rappelle le père Benoît Lacroix, qui ne regrette cependant pas l'époque où le fait de rater la messe était un péché capital. Reste la conscience individuelle, qui aura selon lui toujours le dernier mot.

«C'est ce qui nous rend souverains», dit-il.

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