Le sermon aux poissons, de Patrice Lessard: jeux de miroirs à Lisbonne

Roman d'une dérive, Le sermon aux poissons, de... (Photo Ivanoh Demers, La Presse)

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Roman d'une dérive, Le sermon aux poissons, de Patrice Lessard, prend une tournure plutôt ludique.

Photo Ivanoh Demers, La Presse

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Josée Lapointe

Il est difficile pour un premier roman de se démarquer pendant la période très chargée qu'est la rentrée d'automne. Patrice Lessard réussit le coup avec Le sermon aux poissons, roman à la construction brillante qui suit la spirale descendante d'un Québécois dans les dédales des ruelles et des cafés de Lisbonne.

Patrice Lessard, 40 ans, a eu un coup de foudre pour la capitale du Portugal il y a quelques années. Charmé tant par sa splendeur passée et son côté décati que par sa convivialité et ses dimensions humaines, il a adopté la ville et y est retourné plusieurs fois. Un peu comme Antoine d'ailleurs, personnage central du Sermon aux poissons, qui finit, lui, par décider de s'installer à Lisbonne, même si son amoureuse, Clara, refuse de rester avec lui.

«Ce livre est né comme ça. Je me suis demandé un jour ce qui arriverait si je décidais de ne pas rentrer au Québec. Nous avons tous ce fantasme à un moment lorsqu'on voyage.»

Écrit en majeure partie à Lisbonne, où il s'est senti «comme au chalet», mais avec «juste un bon niveau de dépaysement», Le sermon aux poissons suit Antoine le lendemain du départ de Clara, après une nuit de cuite pendant laquelle il a perdu son téléphone portable. Pour le retrouver, il refait le même trajet en repartant sur la brosse, revoit les mêmes gens et en rencontre de nouveaux, tout en fouillant dans ses souvenirs et en découvrant au fur et à mesure ce qu'il a fait la veille.

Ludique

Roman d'une dérive, Le sermon aux poissons devient ainsi plutôt ludique. Patrice Lessard multiplie les effets de miroir et fait jouer des tours à la mémoire d'Antoine, allant jusqu'à répéter des phrases entières dans différents contextes. «Écrire amplifie la confusion. J'aime jouer avec les histoires, les réorganiser. C'est ce que nous faisons tous quand nous racontons des anecdotes: à la fin, on ne se souvient plus de l'histoire originale.»

Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est fantasmé? Qu'est-ce qui est arrivé la veille, qu'est-ce qui se déroule aujourd'hui? Plus le roman avance, plus tout est enchevêtré: Antoine en vient même à confondre toutes les femmes qu'il rencontre.

Cette structure en boucle, l'auteur a pris un plaisir fou à la construire, sans cependant suivre de plan établi. «Sans ce jeu, écrire serait morne. D'ailleurs ce sont mes romans préférés, ceux qui me stimulent le plus: je ne veux pas juste comprendre une histoire, mais ce que l'auteur est en train de faire comme travail de reconstitution. Le jeu dans le langage, c'est mon étincelle, plus que l'intrigue elle-même. Je serais un très mauvais auteur de roman historique ou de polar!»

On sait d'ailleurs peu de choses d'Antoine: qui est-il, pourquoi veut-il quitter le Québec au point de sacrifier son couple? Ceux qui l'entourent sont tout aussi flous: Patrice Lessard ne s'embarrasse pas de la psychologie des personnages, ni de leur passé. Il aime bien, sourit-il, conserver une part de mystère. «Il me semble que c'est plus intéressant comme ça que de tout expliquer. Puis on s'entend que quitter le Québec, c'est une forme de caprice et nécessairement un expédient. Si on est déprimé, ça ne réglera pas notre déprime.»

Le constat du Sermon aux poissons, en tout cas, c'est qu'on n'est pas nécessairement plus heureux ailleurs. «Peut-être, mais on peut être content aussi d'avoir foutu le camp! C'est séduisant cette idée de repartir à zéro, de tout laisser derrière. Ailleurs, on se sent une liberté qu'on n'aurait jamais ici à cause des obligations, du conditionnement...»

Pas «reposant»

Patrice Lessard en est conscient: son livre n'est pas «reposant» et sa lecture demande une certaine attention. En intégrant carrément les dialogues à la narration «Ça se passe comme ça dans ma tête aussi. Pourquoi interrompre une idée parce qu'un personnage parle?» demande-t-il , à la manière de Saramago ou de Thomas Bernhard, il inscrit une certaine frénésie dans le discours d'Antoine, qui glisse souvent du «il» au «je».

«C'est Antoine le narrateur, qui essaie de donner un sens à ce qui lui est arrivé. Il veut écrire cette histoire à la troisième personne, mais il est tellement impliqué que le «je» reprend le dessus. Ça justifie les dialogues intégrés aux phrases, parce qu'Antoine prend tout en charge et s'investit dans le récit de manière émotive.»

Patrice Lessard avait 37 ans lorsqu'il a publié son premier livre, un recueil de nouvelles, et il est maintenant dans l'écriture d'un deuxième roman. Originaire de Louiseville, l'ancien étudiant en sciences pures, qui a fait un trimestre à Polytechnique avant de s'inscrire en études littéraires à l'Université de Montréal, rigole en disant qu'aujourd'hui, il a l'air d'un auteur prolifique pour ceux qui l'entourent.

«J'ai longtemps pensé que j'étais juste un lecteur, glisse-t-il. Puis les choses arrivent.» Le résultat est une oeuvre qui fait déjà preuve de maturité, complexe et élaborée. C'est de bon augure pour la suite.

Le sermon aux poissons, de Patrice Lessard. Héliotrope, 267 pages




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