Sigolène Vinson: après Charlie, la vie malgré tout

La chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo Sigolène Vinson... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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La chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo Sigolène Vinson était à Montréal cette semaine dans le cadre de la parution de son deuxième roman, Le caillou.

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En écrivant Le caillou, Sigolène Vinson ignorait qu'elle écrivait un roman prémonitoire sur la mort, mais surtout sur son désir de vivre jusqu'à 80 ans.

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Le caillou, de Sigolène Vinson

LE TRIPODE

Jusqu'à ce moment-là de sa vie, cette avocate de 40 ans, qui tient la chronique judiciaire à Charlie Hebdo, n'avait jamais vraiment pensé à son propre vieillissement. Avec son look de gamine et sa passion pour la moto, elle était encore éperdue de jeunesse et convaincue qu'elle n'avait que 16 ans.

Et puis est arrivé le mercredi 7 janvier 2015. Ce jour-là, Sigolène était dans la salle de rédaction où les frères Kouachi ont fait irruption avec leurs mitraillettes, tuant à bout portant 10 membres de la rédaction de Charlie, dont son rédacteur en chef et ses dessinateurs les plus connus.

Après les deux premiers coups de feu et sans trop savoir ce qui se passait, mais en devinant le pire, Sigolène a rampé jusqu'à une salle voisine et s'est tapie derrière un muret. Elle a entendu le sifflement des balles puis le son des pas de Saïd Kouachi, s'approchant. Il l'a vue, a braqué son arme sur elle. La peur au ventre, mais prête à tout, y compris mourir, Sigolène s'est levée et l'a regardé droit dans les yeux. Il portait une cagoule et devant son aplomb, il n'a pas reculé, mais il lui a dit de ne pas avoir peur.

Elle se souvient de chacun de ses mots. « Je ne te tuerai pas, a dit Saïd Kouachi. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t'épargne et puisque je t'épargne, tu liras le Coran. »

Lorsqu'il a disparu et que Sigolène a découvert l'ampleur du carnage autour, tout ce sang, tous ces morts, y compris Elsa Cayat, cette femme qui n'aurait jamais dû être assassinée, c'est là que pour la première fois de sa vie, Sigolène a souhaité vieillir, a souhaité devenir la femme de 80 ans, assise sur un rocher devant la mer qu'elle a décrite dans Le caillou.

Préserver sa sensibilité

Nous sommes cinq mois plus tard à Montréal où ses parents ont vécu il y a une vingtaine d'années. Sigolène n'était pas revenue en ville depuis un bail. Mais lorsque son éditeur lui a proposé un voyage éclair au Québec, l'avocate et romancière a sauté sur l'occasion, d'autant qu'elle n'était pas sortie de la France depuis le 7 janvier.

La voilà devant moi au milieu du café désert, avec ses cheveux courts, son allure garçonne, ses yeux verts, sa voix douce, sa timidité souriante. On m'avait priée d'éviter de revenir sur les événements du 7 janvier avec elle. Mais c'était comme ignorer l'éléphant dans la pièce. Je ne voulais pas la brusquer ni la soumettre au supplice du récit du carnage qu'elle a livré à chaud au journal Le Monde au lendemain du massacre et qui a été repris par des centaines de médias.

Mais il fallait tout de même lui demander comment elle allait. C'est d'ailleurs exactement la même question que lui a posée François Hollande, le jour de la grande marche de solidarité qui a réuni des millions de gens dans les rues de Paris. Au moment où le président lui tendait la main, un pigeon délinquant a laissé tomber une fiente sur son épaule. Sigolène n'a pas pu s'empêcher de rigoler. Pour la première fois depuis le 7 janvier.

« Comment je vais aujourd'hui ? Je vais bien. Oui, je vais bien. J'ai encore quelques fragilités. Ma vie a changé, c'est clair, mais fondamentalement, moi je n'ai pas changé. »

« Dans les jours qui ont suivi, j'ai eu peur de perdre ma gaieté, ma joie de vivre et ma tendresse, mais en fin de compte, elles sont encore là. »

Sigolène Vinson se souvient aussi que dans un moment de détresse post-traumatique, elle a espéré à nouveau devenir un caillou pour ne plus rien sentir, pour ne plus souffrir.

« Et puis j'ai compris qu'au contraire, il fallait préserver sa sensibilité pour les grands et les petits malheurs, la préserver au nom de tous ces gens qui sur terre, à la même époque et en même temps que moi, vivent ce que j'ai vécu le 7 janvier, mais qui, eux, le vivent au quotidien », plaide- t-elle avec émotion.

Humour et humanité

Sigolène Vinson est née en France dans la banlieue lyonnaise, mais entre 5 et 12 ans, elle a vécu à Djibouti, en Afrique, un gros caillou couvert de pierres volcaniques qui n'est pas étranger à sa fascination pour les cailloux. Reste que ce deuxième roman qu'elle signe se déroule non pas en Afrique, mais en Corse. C'est l'histoire d'une jeune femme solitaire et esseulée qui rêve de se muer en caillou pour justement ne plus souffrir.

Sigolène affirme qu'il ne s'agit pas d'autofiction comme pour son premier roman J'ai déserté le pays de mon enfance, mais admet dans le même souffle qu'elle a vécu quatre ans en Corse et a fait mille métiers, dont serveuse et réceptionniste comme son personnage.

L'appel de Charlie Hebdo est venu en 2012, après la publication de son premier roman. « Ils se sont rendu compte qu'il manquait une chronique judiciaire à Charlie. Ils voulaient une chronique avec un peu d'humour, mais surtout de l'humanité. J'étais heureuse d'écrire pour ce journal, qui est avant tout un journal de dessinateurs où des journalistes sont invités. Mes chroniques sont plutôt douces. À Charlie, ils se moquaient de moi : "Bon, v'là Sigolène qui va encore nous faire pleurer", mais en même temps, c'était ça qu'ils voulaient. Il y avait beaucoup de douceur et de tendresse dans Charlie. Ce n'est pas vrai que c'étaient des gros durs à l'humour grossier. Ils ont mené plein de combats pour l'écologie et la défense de la planète. Ils dessinaient en rêvant d'un monde meilleur et plus égalitaire. C'était ça aussi, l'esprit Charlie. »

La vie de Sigolène Vinson a basculé le 7 janvier, mais pas autant que celle de Charb, Elsa, Wolinski et les autres. Ce jour-là, elle avait dans son sac le manuscrit de son prochain roman, Courir après les ombres. Elle a retrouvé ses pages par terre, maculées de sang. Le roman sortira à l'automne.

Depuis, Sigolène n'ose plus écrire sauf ses chroniques pour Charlie. « Mon imaginaire est un peu bloqué, dit-elle. Si je ne contrôle pas mon cerveau, il me ramène constamment à cette journée-là. Alors j'attends. »

À son retour à Paris, Sigolène partira pour l'été faire de la moto en Corse avec son copain. Ce sera en quelque sorte le premier été du reste de sa vie. Une vie qu'elle espère longue, et où vieillir sera chaque jour un cadeau.

Le Caillou, Sigolène Vinson, Le Tripode, 200 pages, roman

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