Notre nouvelle inspirée de l'actualité : Un squeek et deux gros bang - Par Stéphane Dompierre

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Les nouvelles de nos auteurs inspirées de l'actualité. »

Stéphane Dompierre... (Photo: François Roy, La Presse)

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Stéphane Dompierre

Photo: François Roy, La Presse

 

Stéphane Dompierre, collaboration spéciale
La Presse

Le protagoniste de cette nouvelle est le représentant typique de Monsieur-tout-le-monde. Or, il a un hobby particulier...

Source: Un accident de la route à Châteauguay. Plus précisément le compte-rendu d'un badaud cité dans La Presse: «J'ai entendu un squeek et deux gros bang.»

Bio de l'auteur 

En quelques romans (Un petit pas pour l'homme, Mal élevé), chez Québec Amérique, Morlante, aux Coups de têtes et une bédé (Jeuneauteur, en collaboration avec Pascal Girard), Stéphane Dompierre s'est taillé une place enviable dans la littérature québécoise contemporaine. Favori des palmarès, il a remporté en 2005 le Grand Prix de la relève Archambault. Il travaille présentement à un projet d'adaptation au cinéma de son deuxième roman.

* * * * *

Yo, I'll tell you what I want, what I really really want,

So tell me what you want, what you really really want,

I'll tell you what I want, what I really really want,

So tell me what you want, what you really really want,

I wanna, I wanna, I wanna, I wanna, I wanna

Really really really wanna zig-a-zig ha.

- The Spice Girls

 

1. C'est à l'adolescence qu'il a cessé de rêver. Contrairement à ses camarades de classe, il voyait la réalité bien en face : il n'aurait pas un destin exceptionnel. Son obésité l'empêchait de croire qu'il pourrait un jour gagner le coeur des filles les plus intéressantes de l'école, sa compréhension très sommaire des matières qui lui étaient enseignées ne le conduirait jamais vers un prix Nobel ni quelque honneur que ce soit ; il était monsieur Tout-le-monde, il le savait et l'acceptait plutôt bien. À d'autres, donc, la richesse, la gloire et les fellations faites par des starlettes bisexuelles et cocaïnomanes dans un Jacuzzi.

Jeune adulte, il a quitté la maison familiale pour un trois et demi modeste près de son lieu de travail, apportant avec lui le téléviseur Philips qu'il avait dans sa chambre, ses jeux vidéo, sa PlayStation de Sony et quelques meubles offerts par son frère, un oncle, des amis, un assemblage d'un peu n'importe quoi. Il s'est mis à perdre du poids en s'obligeant à de longues marches et à des repas légers souvent seulement constitués d'une salade et d'un thé vert laxatif China Slim.

Il a très vite épousé la première fille qui a bien voulu de lui, une collègue qui l'encourageait toujours dans ses efforts, mais qui savait aussi fermer les yeux sur ses petits écarts à tendance Krispy Kreme. Une femme, donc, et puis deux enfants, un emploi stable et un bel appartement à Montréal, tant de choses dont il n'aurait jamais osé rêver. La vraie vie, alors que ses quelques amis d'enfance en étaient encore à refuser les bonheurs quotidiens sous prétexte que « quelque chose de grand » les attendait, un destin fabuleux, une occasion qui ne saurait tarder, rien que des rêveurs, alors que lui avait su s'accommoder de petites choses. Un bonheur simple pour un homme simple. Il n'y avait peut-être qu'un seul vice qui l'affligeait, une pulsion incontrôlable que sa petite vie tranquille ne faisait qu'aviver. On ne peut pas demander aux humains d'être parfaits.

 

2. Le couple visite la maison pour la deuxième fois, suivi de près par l'agent immobilier ReMax, une dame surexcitée flairant une vente imminente. Elle dit au couple « Vos enfants vont vivre dans un milieu beaucoup plus sécuritaire ! », alors que, quand elle vend un condo à Montréal, elle déclare « Vos enfants vont vivre dans un milieu beaucoup plus stimulant ! » avec la même conviction. Toujours montrer le bon côté, jamais la noirceur. C'est ce qui fait qu'on aime tant la publicité et qu'on écoute les vendeurs avec un grand sourire : ça nous change des prévisions pessimistes des scientifiques et des scénarios apocalyptiques des écologistes. Se faire dire que, dans ce quartier, la vie sera douce, pleine d'avenir et en harmonie avec la nature, qu'avec le shampoing Herbal Essences, vous jouirez sous la douche, que votre aspirateur Électrolux vous débarrassera sans effort de saletés grosses comme des boules de quille. Il y a des limites au nombre de descriptions de drames qu'une personne peut encaisser dans une journée; l'être humain est fondamentalement peureux et aime qu'on le rassure.

L'homme a envie d'une cigarette. Il fait part de son désir d'inspecter la brique de la devanture de façon plus ou moins crédible et sort en laissant les deux femmes discuter dans le grand salon vide. Le chant des oiseaux, le vent dans les feuilles, il n'y a que la scie circulaire Mastercraft d'un voisin qui rénove pour ponctuer ce calme étourdissant.

Assis sur les marches devant la porte d'entrée, il examine le pont qui enjambe la rivière Châteauguay en tapotant son Export A. La perspective d'habiter une maison avec vue sur un pont l'enchantait au départ, mais il est déçu. Le pont est bas, le courant de la rivière est faible, quel genre de désespéré le serait assez pour ne pas au moins attendre d'être rendu à un pont convenable avant d'essayer de se tuer? Ce pont ne risque pas de l'aider à combler son désir le plus profond.

Sa femme sort de la maison en riant, suivie de l'agent qui n'en finit plus d'énumérer, en vrac, avantages, conseils, faits divers et liste de services avec une voix de plus en plus aiguë: grand terrain face à la rivière, maison construite en 1962, des arbres matures, une toiture neuve, un garage double, du confort, des planchers en merisier récemment refaits, un aspirateur central, un cadre enchanteur, du confort, des espaces verts, prévoir les risques d'inondations avec votre assureur, Marie-Chantal Perron est native de Châteauguay, une toute nouvelle bibliothèque, du confort, une rôtisserie St-Hubert, de la tranquillité, un centre culturel, un faible taux de criminalité, des beaux plants de framboises à côté du cabanon, un cabanon.

Il ne connaît pas les statistiques, mais il sait bien que le taux de criminalité est beaucoup plus bas à Châteauguay que dans le quartier Rosemont. L'appartement était rendu trop petit et, évidemment, il déménage pour les enfants, pour sa femme, aussi. C'est à eux qu'il faut penser. Laisser de côté ses petits désirs personnels. Alors un quartier tranquille et sûr ce sera. Et puis il préfère donner son accord plutôt que de renoncer à l'achat et devoir donner les raisons qui le font hésiter. Sa femme note les horaires de collecte du recyclage et des déchets dans un cahier Hilroy.

Ce n'est qu'au bout d'intenses négociations qu'il parvient à arracher leurs deux enfants de la vieille balançoire Bayview rouillée au fond du jardin. Dans deux mois, ça va être votre balançoire, les filles! Il s'assure qu'elles sont bien attachées à l'arrière, il entre dans son Jeep Wagoneer et tapote la cuisse de sa femme en la regardant d'un air qu'il veut le plus réjoui possible.

- C'est qui, Marie-Chantal Perron, déjà?

- Aucune idée, ma chérie.

- Oh, attends, ça doit être la fille de Beau Dommage, tsé? "Dimanche au souère à Châteauguay."

- Ben non, ça, c'est Marie-Denise Pelletier. Moi je pense que c'est l'actrice, là, celle qui est morte dans un accident d'hélicoptère, elle sortait avec un vieux, Jici Lauzon je pense qu'il s'appelait.

- Ça, c'est Marie-Josée Taillefer!

- Ben voyons! Marie-Josée Taillefer c'est la femme de Claude Dubois. Elle fait des recettes.

- Ah, ben oui.

- Ben coudonc. On regardera sur Google.

- C'est fou pareil, tout le monde connu qu'on connaît!

Il tourne à gauche sur le boulevard D'Youville et emprunte la voie pour rejoindre Montréal en jetant un long regard vers le pont. Après être passé dessus, il le regarde disparaître dans son rétroviseur. Son soupir de déception se perd sous la voix de Lady Gaga qui chante Paparazzi à la radio et les cris de la plus jeune qui attaque sa soeur à coup d'Elmo TMX de Mattel borgne et décoloré. Ce pont le laisse sur sa faim. Et bon dieu qu'il a faim.

 

3. Avec tout cet espace dans le sous-sol, il lui a enfin été possible d'aménager une pièce comme il en a toujours rêvé: un ordinateur Dell, un téléphone Siemens, une grande table, des ciseaux et un grand mur couvert de liège où il peut épingler les articles de journaux qu'il souhaite conserver: accidents présumés, incendies suspects, meurtres inexpliqués, tout un tas de faits divers qu'il affiche dans un ordre que lui seul comprend. La pièce est protégée des regards indiscrets par des petites fenêtres de verre givré et d'une porte qui se verrouille à l'aide d'une serrure Medeco dont lui seul a la clé. Sa femme lui pardonne ses lubies pourvu que leurs filles n'en sachent rien. C'est aussi dans cette pièce qu'il s'enferme pour appeler les tribunes téléphoniques et se défouler un bon coup; il sait mieux que n'importe quel dirigeant du Canadien comment le club devrait être géré et qui devrait être échangé, il connaît toutes les décisions politiques qui devraient être prises, bref, comme tout bon Québécois, il a un avis sur tout et son avis est de toute évidence le plus sensé.

Il s'y attendait un peu, la vie en banlieue n'est pas plus excitante que sa vie d'avant: transport, travail, retour, s'occuper des enfants, c'est surtout les fins de semaine qui ont changé, surtout consacrées à l'entretien de la maison et du terrain et, du même coup, à l'observation discrète des voisins. Ceux de gauche, rien de bon à attendre d'eux; un couple sans enfants, tranquille, posé, inintéressant. Le voisin de droite, par contre, tousse du matin au soir, laissant parfois l'impression qu'il va se vomir les poumons. Dans sa petite pièce au sous-sol, l'homme cherche « cancer du poumon », sur Wikipedia. Oui, vraiment, très prometteur, ce voisin. Il mérite qu'on le surveille de près.

Le soir, il promène Copain, le nouveau membre de la famille, un teckel à poil court nerveux et possessif. Il ramène son mini besoin dans un sac de chez Loblaws, le jette et se met au lit avec ses gouttières blanchissantes Aquafresh. Il regarde un peu la télé avec sa femme, éteint l'appareil Sony quand elle s'endort la tête sur ses cuisses et lit un peu, des briques, généralement, Stephen King, Patrick Senécal, n'importe quoi contenant de longues descriptions l'aidant à voguer vers le sommeil. La littérature est depuis longtemps son remède contre l'insomnie.

 

4. L'événement se produit vers 10 heures, alors qu'il est assis dans les marches devant chez lui, à boire sa troisième tasse de café Lavazza de la journée. Impatient, il attend son journal qui n'arrivera jamais, n'ayant pas saisi l'information voulant que La Presse ne parût plus le dimanche. Il entend un crissement de pneus, puis un crash, et regarde en direction du pont, assez vite pour voir une masse sombre en tomber et s'écraser plus bas dans un autre grand bruit. Il pose sa tasse Dollarama et court pour aller voir l'accident de près, tandis que la voisine de gauche qui arrosait ses fleurs entre chez elle appeler le 911. Une Toyota Corolla grise est renversée sur le côté, dans trois pieds d'eau, arrêtée dans son vol plané par le pilier d'un pont désaffecté adjacent à la route. À l'intérieur, une seule personne, inconsciente, un homme dans la vingtaine dont les blessures semblent plutôt graves. Les deux pieds dans l'eau, il s'approche encore pour voir s'il pourrait lui porter secours mais, avec la voiture dans cette position, il ne saurait comment procéder. Et puis il entend déjà les sirènes des véhicules d'urgence qui approchent. Il revient donc sur la rive et guide les ambulanciers en faisant de grands gestes en direction de la voiture. Il ne peut rien faire de plus pour être utile, alors il reste un peu à l'écart, attentif aux voitures qui passent, espérant que son souhait s'accomplisse enfin. Des policiers arrivent, puis des pompiers, obligés d'utiliser des pinces de désincarcération Holmatro pour sortir le conducteur du véhicule. Ce n'est qu'au moment où le blessé est installé sur la civière qu'un journaliste gare son Chevrolet Trailblazer sur le bord de la route et en sort à la hâte, à la recherche d'un témoin privilégié. L'homme sourit, et s'approche, son jean taille basse boot cut de chez Gap mouillé des pieds aux genoux est un indice évident qu'il est ce témoin privilégié. Il a le grand sourire de quelqu'un dont les tensions s'apaisent, dont le désir le plus cher est enfin comblé. Le journaliste ouvre son calepin Moleskine et fait cliquer son stylo Pilot, prêt à tout noter.

 

5. Il a appelé son patron pour lui dire qu'il ne rentrera qu'au dîner. Il a conduit sa plus vieille à l'école, sa plus jeune à la garderie, embrassé sa femme en lui souhaitant une bonne journée au travail, a refait du café, pour enfin descendre dans le sous-sol avec sa tasse et le journal du matin. Il trouve la nouvelle à la page sept, la lit, la relit, il savoure le moment. Il découpe l'article et lui fait une place de choix sur son mur de liège, à hauteur des yeux, puis épingle celui qu'il a dû déplacer plus bas, dans un coin. Un nouveau trésor dans sa collection, et quel trésor! Son nom est écrit, et sans fautes en plus. « J'ai entendu un squeek et deux gros bang », raconte Martin Rouleau, un riverain qui a accouru pour venir en aide au conducteur. Et, un peu plus loin dans l'article : «En m'approchant, j'ai vu qu'il avait subi un grave traumatisme crânien et qu'il était blessé au cou », affirme M. Rouleau. Il s'assoit pour admirer son mur et relit quelques souvenirs avec nostalgie. L'incendie de septembre 1989, dans l'immeuble juste en face d'où il habitait. Son témoignage rapporté sur trois lignes entières, un beau moment. L'accident près de son bureau, au coin René-Lévesque, en mars 2003, spectaculaire, cinq morts, un tas de témoins et le seul témoignage qu'ils ont cité était le sien, il s'en souvient comme si c'était hier : « Ça a fessé fort! » Il ne peut s'empêcher de lire la nouvelle encore une fois. Après tout, il vit un moment important; cet accident le réconcilie tout à fait avec la banlieue. Châteauguay, une ville où il fait bon vivre, se dit-il, alors qu'à l'hôpital Anna-Laberge, le conducteur succombe à ses blessures.

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