Être ou ne pas être... numérique

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La websérie Traque interdite cherche à informer et à conscientiser le public sur le fait que la vie privée vaut la peine d'être mieux protégée. Sur la photo, on voit des serveurs informatiques appartenant à Facebook.

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Mario Cloutier

Deux nouveaux projets interactifs coproduits par l'ONF fouillent notre vie numérique. Le documentaire In Limbo cogne aux portes de l'éternité, car la mémoire numérique peut, en théorie, nous rendre immortels. Veut-on pour autant vendre notre âme au diable numérique? demande la série web Traque interdite. Des sociétés font, en effet, des milliards en jouant avec notre vie privée. Être ou ne pas être numérique, là est la question.

Traque interdite: la pilule rouge

Dans La matrice, film de science-fiction de 1999, les machines informatiques se nourrissent de l'électricité dégagée par l'être humain. Quinze ans plus tard, les «machines» se nourrissent surtout de nos données personnelles pour générer une activité économique de 200 milliards de dollars par année. À notre insu. Mais nous sommes bel et bien traqués.

Les coproducteurs - ONF, ARTE, BR (Service audiovisuel de Bavière) et Upian (maison de production française) - de la websérie documentaire Traque interdite sont unanimes: il est temps de prendre la pilule rouge, celle qu'avale Néo dans le film La matrice, afin de se réveiller et sortir de l'emprise des machines.

«Demain, ce sera trop tard. C'est aujourd'hui qu'on décide de la suite des choses, souligne Margaux Missika, productrice chez Upian (la boîte derrière le superbe webdocumentaire Prison Valley). Le problème, c'est l'absence de transparence. Qui collecte quoi, comment et pourquoi. Il faut prendre les moyens de faire des choix plus éclairés. Sinon, on risque de vivre des problèmes de discrimination et de profilage.»

Hygiène numérique

Réalisée par Brett Gaylor, Traque interdite ne fait pas de chasse aux sorcières. La série interactive - qui permet aux usagers de simuler une traque à l'aide de leurs données personnelles - cherche à informer et à conscientiser le public sur le fait que la vie privée vaut la peine d'être mieux protégée.

«La réaction de tout le monde est de dire: je n'ai rien à cacher, pourquoi m'en faire?», explique Sandra Rodriguez, spécialiste en technologies médiatiques et intervenante de Traque interdite.

«On accepte de fournir un paquet de données parce qu'on en retire quelque chose. Le problème, c'est qu'on n'a aucune espèce d'idée à qui sont vendues ces données. Et si ces informations sont vendues à votre employeur? Certaines se spécialisent là-dedans: détecter les bons employés par rapport à ce qu'ils font sur internet. D'autres se spécialisent dans le travail policier. Et s'il y avait erreur sur la personne?»

Sans vouloir faire peur aux gens, les coproducteurs en appellent à une meilleure «hygiène numérique» des consommateurs et à plus de transparence de la part de multinationales comme Google, Facebook, Apple et Amazon.

Ces sociétés utilisent et vendent les données personnelles dans un marché évalué à 200 milliards de dollars. Leurs clients? Certains gouvernements, des corps policiers, des compagnies d'assurances, des fournisseurs de biens et services, des employeurs, des agences de crédit.

Saviez-vous qu'un innocent «j'aime» sur Facebook permet à des sociétés de vous offrir des produits ou services personnalisés? Que la géolocalisation des cellulaires peut servir à ficher des manifestants? Que la caméra de votre tablette peut être activée à votre insu?

«Notre but n'est pas de faire peur aux gens, mais de montrer comment ça marche: quelles données sont disponibles? Qu'est-ce que ça dit sur qui on est comme individu? Quelles sont les compagnies qui accumulent ces données de façon massive? Qu'arrivent-elles à en tirer et avec quelle justesse?», dit le producteur de l'ONF, Louis-Richard Tremblay.

«C'est le Far West dans le domaine. Il n'y a pas encore de législation. Si le public est inconscient de ce qui se passe, on laisse les agents du Far West faire la loi», souligne Mme Rodriguez.

En Europe

En Europe, le problème est double puisque la plupart des sociétés sont américaines.

«La technologie évolue à une plus grande vitesse que notre capacité de légiférer, note Margaux Missika. Les compagnies utilisent des solutions alternatives pour contourner les lois. Bref, nous n'en sommes pas à un niveau suffisant de protection du public. En Europe, on se méfie des entreprises et, en Amérique du Nord, vous craignez les gouvernements. Or, les informations sont détenues par des entreprises privées.»

Pas très rassurant. Mais les autorités aussi sont actives dans le domaine de la vie privée, même de ce côté-ci de l'Atlantique.

«Notre nouvelle lubie est de penser que les chiffres vont tout nous dire: quoi penser, quoi faire. Ce n'est pas le cas. Aux États-Unis, la police va voir des individus pour leur dire qu'ils sont sous surveillance parce qu'un algorithme a déduit que si la tendance se maintient, dans le quartier où ils vivent et en raison de leur entourage, ils seraient le genre d'individus à commettre un crime. Quand on catégorise des individus et qu'on se base sur des statistiques pour prédire l'avenir, là, c'est dangereux», pense Sandra Rodriguez.

La série Traque interdite comporte sept épisodes interactifs qui seront diffusés jusqu'en juin. Le site web comprend une foule d'informations, dont 600 articles sur le sujet, un blogue et des liens divers.

Vous y serez traqués, mais pas vendus!

Deux autres documentaires à voir pour approfondir le sujet

CitizenFour

Film sur Edward Snowden qui a dénoncé le scandale d'espionnage mondial de la NSA américaine.

Terms and Conditions May Apply 

Ce film démontre qu'il faudrait une année complète pour lire toutes les conditions légales des contrats de nos appareils électroniques.

Brett Gaylor... (Photo: fournie par l'ONF) - image 2.0

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Brett Gaylor

Photo: fournie par l'ONF

Un réalisateur militant

Brett Gaylor est un militant. Il l'affirme haut et fort. C'est un pratiquant aussi. Avec Traque interdite, il veut contribuer à rendre ses concitoyens plus conscients de leur identité numérique et de l'usage généralisé qui est fait de leurs données personnelles.

Après son documentaire RIP Manifesto sur la propriété intellectuelle à l'ère du numérique, le cinéaste Brett Gaylor a porté son combat vers la défense de la vie privée sur le web. Il en a contre un laisser-aller généralisé qu'il considère comme dangereux.

«J'ai milité en faveur du web toute ma vie; c'est une force positive pour l'humanité. Mais je n'aime pas du tout ce qu'on en a fait, cette tendance à tout monnayer, tout échanger. La publicité a rendu le web malsain.»

Il s'emporte quand il voit la facilité avec laquelle les usagers donnent accès à qui ils sont dans la vie privée.

«Combien est-on prêt à laisser partir de notre vie privée? J'ai des enfants et je ne les laisse pas regarder des dessins animés toute la journée, mais je permettrais à une compagnie de savoir ce qu'ils mangent au petit-déjeuner ? Au lieu de tenir à la gratuité, peut-être devrait-on payer un peu pour avoir la paix et ne pas être la cible constante de la pub.»

Tout de même lucide, le cinéaste ajoute: «Je dis cela et je vous parle sur mon cellulaire dans un Starbucks en donnant accès à des inconnus à mes infos personnelles.»

Chérir sa vie privée

Ce projet de websérie a pris du temps et beaucoup de recherches. Brett Gaylor s'est retrouvé à la tête d'un groupe de 100 personnes travaillant pour quatre coproducteurs dans trois pays.

«Je ne savais pas trop dans quoi je m'embarquais. C'est un sujet dangereux et enthousiasmant. On a fait une véritable enquête pour comprendre comment fonctionnait le champ des données personnelles.»

Tous ne réagissent pas de la même façon à ces questions, selon le pays ou le groupe social d'appartenance, mais le risque est bien réel, souligne-t-il.

«Chaque présence sur internet laisse des traces. On devrait mieux se protéger, sinon nos vies et nos relations vont en souffrir. Il faut chérir notre vie privée. Ce documentaire est un signal d'avertissement.»

Le cinéaste ne croit pas qu'il faut pour autant se déconnecter complètement et abandonner les réseaux sociaux. Mais la question demeure de savoir si le numérique nous donne plus de pouvoir ou, au contraire, nous fragilise.

«Si vous dites sur Facebook ce que vous avez fait ou mangé, il y a des conséquences. Il faut en être conscient. Nous ne sommes pas que des numéros sur une liste; nous sommes des êtres humains. Si l'on veut rester nous-mêmes, ça passe par le respect de la vie privée. Ce n'est pas suffisant de dire qu'on n'a rien à cacher. C'est comme si acceptait de laisser la porte de la maison ouverte quand on n'y est pas.»

Deux nouveaux projets interactifs... (Photo: fournie par la production) - image 3.0

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Photo: fournie par la production

Mémoire vive

L'ONF a mis en ligne récemment un documentaire sur notre vie numérique. Le film In Limbo d'Antoine Viviani demande si l'identité numérique serait une manière de préserver notre mémoire à l'infini. Possibilité belle et troublante à la fois.

Comment ce projet est-il né et comment a-t-il pris la forme qu'il a prise?

Ce projet est né d'une demande de l'ONF et d'ARTE de travailler à une oeuvre interactive qui s'interroge sur notre identité numérique. Le travail sur la forme a été long, car le sujet est très abstrait. De plus, il est important pour moi d'inventer pour chaque film une forme qui soit totalement unique et qui devienne indissociable du récit, de jouer avec les codes du documentaire pour brouiller les pistes, d'être dans un rapport fantasmé, poétique au monde... Je souhaitais trouver une forme interactive qui n'empêche pas l'immersion et la linéarité, à laquelle je suis très attaché. Un des aspects que je préfère dans l'expérience interactive concerne les limbes, dans lesquelles on peut plonger et se perdre, et avec lesquelles on peut interagir, de manière aléatoire.

L'apparition de nos données personnelles à l'écran nous démontre à quel point notre monde devient irrémédiablement numérique. Doit-on s'en préoccuper?

En 2010, Eric Schmidt, alors PDG de Google, avait déclaré: «Dans quelques années, le seul moyen d'effacer vos traces numériques sera de changer d'identité dans la vie réelle.» C'est déjà presque le cas. Le monde est désormais doublé d'une ombre numérique, d'une couche de traces et de mémoire qui commence à peine à exister et qui pourtant se resserre autour de nous, autour de chaque moment de notre vie. La question est de savoir ce que nous voulons en faire. Allons-nous devenir des individus tout-puissants, plus libres, grâce au réseau, ou bien sommes-nous en train de nous dissoudre, de devenir un neurone remplaçable du cerveau planétaire, de réduire notre singularité et notre identité à notre profil de consommateur traqué par la publicité? L'expérience interactive nous prouve que nous en faisons tous déjà partie. En incorporant nos propres données dans le récit, le film essaiera de nous faire prendre toute la mesure du vertige dans lequel ils nous placent et que nous traversons tous.

Il semble y avoir une vision romantique des choses chez les gens qui ont créé ce monde?

Je trouve qu'il y a une dimension extrêmement lyrique dans l'effort collectif insensé, auquel nous participons tous, de numériser nos vies, notre environnement, le monde et de tout interconnecter dans le réseau, à l'échelle de la planète. Au-delà de l'utopie propre aux pionniers de l'internet, nous sommes tous embarqués dans cette grande chorégraphie très chaotique sans le réaliser véritablement. Je trouve ça très beau, complètement fou. À travers ce grand chaos, nous sommes en train de construire une seule machine. Tout ça est alimenté par une seule et même chose: notre désir de contrôle, notre rapport toujours mal digéré à notre propre finitude. C'est une immense machine planétaire de nostalgie, notre pyramide mondiale, le plus grand monument qu'une époque a érigé à elle-même. C'est extrêmement humain et, dans ce sens, très romantique.

Plusieurs des interventions laissent croire que notre monde est en train de devenir celui que les auteurs de science-fiction imaginaient jadis, non ?

Tout à fait. J'en parlais même avec Alain Damasio, un auteur de science-fiction. Il me parlait d'un sentiment actuel de gueule de bois des auteurs comme lui qui n'arrivent plus à anticiper au-delà de 5 à 10 ans les prochaines évolutions sociales ou technologiques. Ils se sentent dépassés par la réalité.

Le film semble suggérer un entre-deux, une période transitoire, d'attente. Quelle est votre position entre l'apocalypse prédite par certains et le paradis numérique des autres?

Comme beaucoup de gens, je suis à la fois émerveillé et terrifié par ce que le réseau peut faire de nous en tant qu'espèce. Ce sera peut-être notre tombeau, avec la vision de cette humanité éteinte, sur une planète éteinte, qui continue à vivoter pour toujours dans des data centers, dans de grands silos dérivant dans l'espace. Je ne suis pas religieux, mais j'ai été frappé, en faisant les recherches pour le film, par les très nombreux aspects religieux que revêt notre rapport à la technologie, et que l'on semble totalement occulter. Tous les attributs de nos identités numériques, et qui sont ceux de l'homme connecté d'aujourd'hui, correspondent à ce que, dans toutes les religions, nous avons appelé les attributs divins: omniscience, ubiquité, omnipotence, éternité, etc. J'aime également l'idée que le monde numérique que nous avons créé pour nous affranchir du monde sauvage - un monde juste pour notre esprit, en fin de compte - correspond également à la vision que nous nous faisons de l'au-delà: un monde d'esprits qui nous survit et dans lequel on peut revivre indéfiniment les moments les plus glorieux de notre existence.

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