Rosebud

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Quand nos rêves se terminent par un générique et qu'on se réveille tous les matins avec des jingles publicitaires comme vers d'oreille, on se dit que Flaubert n'a jamais connu ça, lui.

Des décennies d'éducation chaotique plus que canonique de même qu'une vie entière couvée par la société de consommation ont fait de nous des Citizen Kane en puissance, perdus dans un entrepôt plein à craquer où la hiérarchisation est interdite, perpétuellement à la recherche de Rosebud. Ou alors nous sommes tous un peu archéologues, à recoller n'importe comment les pots cassés dans les ruines des traditions joyeusement détruites par la génération précédente, comme un enfant mélangeant les bonbons avec sa morve, pour citer le poète Denis Vanier... Le recyclage est non seulement devenu une des nouvelles vertus du citoyen du monde, mais aussi une école artistique: on écrit dans le même esprit que Quentin Tarantino fait ses films.

 

J'ai souvent pensé que ma génération était plus encombrée que cultivée, pour la simple raison qu'elle n'a pas la capacité de faire le tri dans son terrible héritage. On ne le lui a pas appris, et tout est égal dans le meilleur des mondes. Je ne compte plus les soirées où l'on m'a servi pendant des heures la liste innombrable des objets, émissions ou souvenirs de mon enfance - tous des «classiques», bien entendu - que je n'ai jamais eu la chance d'oublier deux minutes, si bien que lorsque j'entends pour la millionième fois une chanson de Passe-Partout, j'ai une crise d'urticaire. La prochaine fois, je frappe, soyez prévenus.

On peut devenir fou face au tsunami quotidien d'objets, d'images, de musique et d'information qu'on nous balance par la tête. Cet encombrement, je l'ai ressenti à la lecture de quelques livres récents. Des romans assez étourdissants pour que je me demande si le Quebec Gold est de retour ou si l'on assiste aux premiers ravages littéraires du Ritalin.

J'ai lu dans la même semaine Bestiaire d'Éric Dupont (chez Marchand de feuilles), Le vengeur masqué contre les hommes-perchaudes de la Lune de François Blais (chez Hurtubise HMH) et, last, but not least, Téléthons de la grande surface -inventaire catégorique de Marc-Antoine K. Phaneuf (chez le Quartanier). Trois livres brillants et si foisonnants de références qu'on frise l'overdose. Dans le livre de Blais, un couple, qui n'est pas sans rappeler celui de L'hiver de force de Ducharme, a tout abandonné. «Nous avions renoncé au siècle sans savoir au juste à quoi nous renoncions, sans même que la question nous intéresse», nous dit la narratrice, qui possède un savoir encyclopédique sur les tueurs en série. «Nous, on est déjà convaincus (convaincus d'aplomb) qu'il est inutile de faire quelque chose dans la vie, mais on en est convaincus sans savoir au juste ce que veut dire faire, sans savoir ce que veut dire quelque chose, sans même savoir ce que c'est qu'une vie.» Chez Dupont, où ça se corse encore plus dans un féroce mélange de souvenirs des années 70 et de la cour d'Henri VIII, le narrateur, un petit génie insupportable, nous dit: «Il s'agissait de faire table rase du passé sous toutes ses formes. Des mots nouveaux pour un monde nouveau. Les mots «père» et «mère», qui avaient depuis toujours occupé un champ sémantique bien circonscrit, avaient maintenant une définition élastique. L'un valait bien l'autre et les rôles étaient interchangeables. Nous faisions partie d'un nouveau genre, d'une nouvelle race d'humains qui ne s'embarrasserait plus des fardeaux de la morale d'un autre âge. Souverains, nous serions comme des dieux androgynes.» Phaneuf, lui, ne s'embarrasse même pas d'une histoire et se contente de nous servir un recueil de «name-dropping» très drôle, où l'on se surprend à chercher son propre nom...

Écrasée par tant de mots-objets, assez pour donner la migraine à n'importe qui, j'ai pensé à la nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire. Funes se souvient de tout, absolument tout et tente de réduire à 70 000 par jour le nombre de ses souvenirs. «Je soupçonne cependant qu'il n'était pas très capable de penser, nous dit le narrateur. Penser c'est oublier des différences, c'est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n'y avait que des détails, presque immédiats.» L'espace et le temps pour penser, dans ce monde surchargé, c'est peut-être ça qu'on tente de retrouver. Notre Rosebud...

 




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