Mathieu Beauséjour: tour de force

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Éric Clément
La Presse

Invité à exposer au Musée d'art contemporain des Laurentides, à Saint-Jérôme, Mathieu Beauséjour s'est inspiré des lieux pour parler de pouvoir, de sensualité, d'attirance et de rencontres. Rendez-vous est un corpus brillant par lequel l'artiste montréalais se révèle. Avec des oeuvres à la fois volubiles et fécondes...

Le Musée d'art contemporain des Laurentides est niché dans un édifice qui a déjà abrité un palais de justice. Cette idée d'un tribunal - où une vérité émerge de la confrontation entre accusation et défense - a inspiré Mathieu Beauséjour.

Puisant dans l'abstraction de cette lutte judiciaire, il en a tiré l'image de deux corps sur le point de se toucher. Il l'a d'abord déclinée en réalisant une série de dix dessins à la mine de graphite qui rappelle son travail circulaire au compas sur papier noir pour la série La marge et les formes politiques, exposée l'an dernier au Musée des beaux-arts de Montréal. À Saint-Jérôme, ses cercles gris - dont on ne voit qu'une portion - se font face et se frôlent sans se toucher. Comme des êtres sur le point de se rencontrer.

Rencontre et abandon

La rencontre est au coeur du corpus Rendez-vous. À l'entrée de l'exposition, le visiteur est accueilli, dans le noir le plus total, par une oeuvre qui parle de rencontre et d'abandon.

Dans la salle obscure trône Abandon, la maquette en carton d'une maison en piteux état. Une lampe de poche est mise à votre disposition pour en découvrir chaque détail. Son toit de plaques embossées. Ses lucarnes rampantes aux vitres brisées. Et à l'intérieur, teint en noir, un décor ténébreux qui rappelle celui d'une boîte de nuit homosexuelle des années 90, avec ses chaînes d'acier suspendues, son comptoir de bar lugubre, les sombres escaliers menant à la backroom du sous-sol et une ambiance générale un peu sinistre. Un lieu d'abandon au sein duquel l'artiste a inséré quelques oeuvres miniatures, des réductions de ses créations présentées dans les deux autres salles.

Jeu, 2016, Mathieu Beauséjour, impression numérique... (Photo fournie par l’artiste) - image 2.0

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Jeu, 2016, Mathieu Beauséjour, impression numérique

Photo fournie par l’artiste

Parmi ces créations, l'univers homoérotique se révèle aussi dans Footwork - Pied de cochon, une brève animation de 1 seconde (!) montrant un homme viril se déshabillant de dos, et Footwork - Pied de porc, où l'on observe, en boucle, la déambulation autoritaire d'un policier sur un trottoir de New York.

Clin d'oeil à Nauman

La déambulation est aussi traitée dans la vidéo Footage (sisi walk). Un homme marche dans une pièce. On ne voit que le bas de son corps. Il marche en mettant son pied gauche au bout de son pied droit, puis son pied droit au bout de son pied gauche, et ainsi de suite, de façon singulière, un peu comme Bruce Nauman dans les années 60 dans sa vidéo Walking in an Exaggerated Manner.

Le personnage traverse la pièce de gauche à droite, semblant dessiner quelque chose sur le sol avec ses pas. Si l'on suit méthodiquement son mouvement, on devine les méandres de l'architecture grecque qui fascinent tant Mathieu Beauséjour. Des méandres qui dessinent le mot «sisi», d'où le sous-titre sisi walk. «Une façon de marcher un peu queer», dit Mathieu Beauséjour.

Sensualité

La sensualité et l'érotisme sont au rendez-vous avec Grope, une magnifique vidéo de 23 secondes où deux cordes s'enlacent, comme deux jambes lors d'un acte sexuel. Deux cordes qui finissent par se serrer l'une dans l'autre et ne plus bouger, ne formant plus qu'une entité.

Abandon, 2017, Mathieu Beauséjour, carton de récupération, papier collant... (Photo Lucien Lisabelle, fournie par l’artiste) - image 3.0

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Abandon, 2017, Mathieu Beauséjour, carton de récupération, papier collant

Photo Lucien Lisabelle, fournie par l’artiste

La sensualité est encore présente dans Jeu, impression numérique représentant l'image du Discobole, ce lanceur de disque grec dont la statue en marbre se trouve dans la salle du Bige, au Vatican. Deux images de représentation masculine placées tête-bêche et qui évoquent les Jeux olympiques, les jeux de cartes, un jeu érotique et les jeux de pouvoir.

La position tête-bêche est aussi utilisée pour Adoration, autre double photo du corps d'un homme ayant un genou à terre, photo prise dans un vieux livre d'anatomie d'art. La position insinue l'adoration ou la soumission.

Dans cet ensemble de Beauséjour qui contient plus de représentations du corps que d'ordinaire et un souci constant de mise en scène géométrique, une installation, Le Conseil des pervers, multiplie la photo d'une casquette de policier. L'estampe a été collée huit fois à côté de la forme d'une même casquette découpée en cuir, un cercle qui fait penser au logo du SCRS, le service de renseignement canadien!

Voici donc une expo où le sujet judiciaire de base a engendré une production qui va de l'univers de Jean Genet à celui de Mapplethorpe, univers qui est aussi celui de Mathieu Beauséjour et qu'il manifeste sans ostentation dans ce Rendez-vous. Adroit et raffiné, l'artiste est parvenu à aborder les rapports de pouvoir et de déviation sans que les oeuvres soient choquantes ou péremptoires. Et en fournissant un éventail de créations remarquables. Beau tour de force.

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Rendez-vous, de Mathieu Beauséjour, au Musée d'art contemporain des Laurentides (101, place du Curé-Labelle, Saint-Jérôme), jusqu'au 20 août




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