Rei Kawakubo au Met: le refus de la normalité

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Cette année, le Metropolitan Museum de New York présente une rétrospective de la carrière de la créatrice de Comme des Garçons, Rei Kawakubo.

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Yves Schaeffner

Collaboration spéciale

La Presse

(NEW YORK) Depuis Yves Saint Laurent en 1983 le Metropolitan Museum de New York n'avait jamais accordé une rétrospective à un couturier de son vivant. Cette année, le musée fait une exception pour la plus allumée des designers: la créatrice de Comme des Garçons, Rei Kawakubo.

Certaines de ses robes s'apparentent à des sculptures, d'autres ont l'air de lambeaux soigneusement assemblés, d'autres encore ont l'air de «cartoons» aplatis, mais toutes ont un peu en commun: elles bousculent et remettent en cause les idées reçues sur la mode.

Depuis ses débuts en 1969, Rei Kawakubo n'a cessé de faire des pieds de nez au bon goût et de se révolter contre la tyrannie de la normalité.

Pour Andrew Bolton, le conservateur de l'exposition Rei Kawakubo/Comme des Garçons, l'art de l'entre-deux, la créatrice de mode japonaise n'est rien de moins que la «designer la plus influente qui existe aujourd'hui».

«Elle a 74 ans et elle produit encore les pièces les plus radicales qui soient. Elle est extraordinaire», poursuit le commissaire en chef du Costume Institute du Metropolitan Museum of Art.

Un exemple? Sa dernière collection, intitulée La silhouette du futur, mettait en vedette des robes sans trous pour les manches, des formes difformes et des matières que l'on retrouve plus souvent sur des chantiers de construction que sur les passerelles de défilés (ruban adhésif, papier brun, ouate synthétique, etc.).

Comme toujours, cette collection a soulevé plus de questions qu'elle n'a apporté de réponses. Impossible à catégoriser, difficilement définissable, le travail de Rei Kawakubo est à la fois incroyablement cérébral et viscéralement organique, évoquant aussi bien l'art contemporain que la haute couture.

Que cherche-t-elle à dire? Que veut-elle démontrer? Ses créations génèrent d'autant plus de questions que la designer refuse de commenter son travail. Fuyant les entrevues et ne se présentant même plus à la fin de ses défilés, elle souhaite que les gens se fassent leur propre idée.

Pourquoi s'habille-t-on? Pour qui? S'habille-t-on pour se différencier ou se conformer? Pour séduire? Pour asseoir un statut social? Qu'est-ce que la beauté? Toutes ces questions et bien d'autres semblent constamment accompagner son travail.

Surtout, la créatrice refuse de se répéter. Alors que la mode est devenue une immense machine à recycler, s'auto-parodiant toujours plus rapidement, Rei Kawakubo n'est intéressée qu'à créer des choses qui n'ont jamais été vues. «Tout le reste est secondaire», a-t-elle déjà confié à ce sujet.

Rei Kawakubo a toujours brouillé les limites entre... (Photo Timothy A. Clary, Reuters) - image 2.0

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Rei Kawakubo a toujours brouillé les limites entre le corps et le vêtement, et cette collection en est l'exemple le plus extrême, selon Andrew Bolton, commissaire de l'exposition.

Photo Timothy A. Clary, Reuters

Iconoclaste

Présentée dans une immense salle, l'exposition est construite autour de neuf sous-thèmes (absence/présence, mode/anti-mode, etc.) répartis dans une vingtaine d'alcôves aux formes souvent arrondies. Baigné de lumière, l'immense espace entièrement blanc a quelque chose d'apaisant, un côté zen qui tenait à coeur à la designer.

Et, pour une rare fois, les vêtements ne sont pas sur des piédestaux, hors de portée, mais à la hauteur des visiteurs. Incroyablement proches, les vêtements peuvent être admirés dans leurs moindres détails, des matières jusqu'aux coutures en passant par les textures.

Si l'expo fait la part belle aux récentes collections de Kawakubo, on retrouve également des pièces remontant aux années 80, notamment ses pièces monochromatiques qui étaient sa marque de commerce pendant un temps (ses fans étaient alors surnommés «les corbeaux» au Japon).

L'aspect commercial de son travail a toutefois été entièrement gommé de l'exposition qui présente environ 150 pièces. Ne cherchez pas le logo de sa ligne Play (le fameux coeur avec des yeux), vous ne le trouverez pas. Seules les créations les plus artistiques sont présentées dans cette rétrospective. 

«Nous avons songé à inclure son travail plus commercial, mais nous nous sommes rendu compte en montant l'exposition qu'il valait mieux se concentrer sur la pureté de sa vision», explique Andrew Bolton, commissaire de l'exposition.

Une boutique pop-up va toutefois être installée dans le musée au cours des prochains jours et offrir certaines de ses collaborations exclusives, notamment avec Nike. 

Une bonne manière de rappeler que Rei Kawakubo est aussi une incroyable femme d'affaires. Le groupe Comme des Garçons, qui comprend notamment une vingtaine de lignes et les magasins Dover Street Market, génère désormais 280 millions par année. Pas si mal pour une artiste iconoclaste...

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Au Metropolitan Museum de New York, du 4 mai au 4 septembre.

Décrite comme une iconoclaste, Rei Kawakubo se veut... (Photo Timothy A. Clary, Reuters) - image 3.0

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Décrite comme une iconoclaste, Rei Kawakubo se veut très respectueuse de l'histoire et de la tradition, comme le démontre sa collection Punk du XVIIIe siècle, présentée il y a quelques mois.

Photo Timothy A. Clary, Reuters

Trois collections emblématiques

La Presse a demandé au commissaire de l'exposition, Andrew Bolton, de choisir trois collections emblématiques de Rei Kawakubo. Il nous décrit ses choix.

La silhouette du futur (automne-hiver 2017-2018)

«Rei Kawakubo n'a pas étudié la mode. Alors, pour créer, elle explique généralement à ses designers ses idées à l'aide de mots ou d'idées abstraites. Pour cette collection, elle a froissé une boule de papier qu'elle a lancée à ses designers. Et elle leur a demandé de concevoir une pièce à partir de ça! Je trouve que cette collection montre bien ce que le processus créatif peut impliquer.» 

Le corps rencontre la robe/la robe rencontre le corps (printemps-été 1997)

«Cette collection est assurément une de mes favorites. Rei Kawakubo a toujours brouillé les limites entre le corps et le vêtement. Mais cette collection en est l'exemple le plus extrême. Elle a toujours cherché à repousser les idées conventionnelles de la beauté et à confronter nos préjugés à l'égard de la mode.»

Punk du XVIIIe siècle (automne-hiver 2016-2017)

«Les gens décrivent toujours Rei Kawakubo comme une iconoclaste, ce qui est juste, mais elle est en même temps très respectueuse de l'histoire et de la tradition. Et je pense qu'avec cette collection, on peut vraiment le voir et le ressentir. Elle s'approprie les codes du XVIIIe siècle, mais aussi les codes punks des années 70. Le mariage entre tradition et transgression est très clair dans cette collection.»




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