Virée des galeries: Karine Giboulo et Nadia Aït-Saïd

Karine Giboulo... (PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE)

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Karine Giboulo

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Quelles sont les expositions à voir ce week-end? Nos critiques en arts visuels proposent une tournée montréalaise de galeries et de centres d'artistes. À vos cimaises!

Karine Giboulo: hypertensions sur l'hyper Terre

Allégoriques de la mondialisation de l'économie et de la culture et critiquant une société de consommation aliénante, les petits personnages sculptés de Karine Giboulo sont de retour à Montréal avec l'exposition HYPERLand, présentée jusqu'au 8 novembre à la maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce. Une exposition lucide et décapante sur la condition humaine.

Multicolores comme les habitants de la planète, diversifiés à l'image de la vie animale, végétale et minérale, les personnages de Karine Giboulo ont l'air de jouets pour enfants. Mais qu'on ne s'y trompe pas. L'intention est de nous les montrer comme les pantins d'une société globalisée marquée par des inégalités autant croissantes qu'inquiétantes.

Présentée à Toronto l'an dernier, l'exposition HYPERLand est une synthèse des préoccupations de l'artiste montréalaise sur la vie que l'homme mène sur la planète. Une existence marquée par l'hypermodernité et l'hyperindividualisme tels que définis par le philosophe français Gilles Lipovetsky pour décrire les changements des univers personnels et sociétaux.

Une oeuvre centrale

Constituée sur plusieurs niveaux, l'oeuvre éponyme de l'exposition est une installation de 1,80 m de hauteur et 1,80 m de largeur représentant une grosse unité productive et commerciale. Au sol, à l'extérieur de cette entité capitaliste, des femmes au visage cadavérique sont assises sur un sol aride, portant des enfants dans leurs bras. Réunies près d'un arbre mort, elles semblent souffrir de la chaleur, de soif et de faim. À côté, l'artiste a représenté un camp de réfugiés qui attendent de connaître leur sort.

Au-dessus d'eux dans des usines représentées par des boîtes rectangulaires vitrées, des ouvriers fabriquent à la chaîne des vêtements tandis que leurs enfants sont dans une garderie. À côté de cette représentation, l'artiste a créé une usine de production de grosses truies estampées «Nestlé» ainsi qu'un hypermarché présentant des biens de consommation.

À l'étage supérieur, des cadres intermédiaires, lunettes de soleil sur le nez et écouteurs aux oreilles tournent en rond en tapant sur leurs ordinateurs portables. Puis, au-dessus, des patrons trinquent au champagne dans un grand bureau vitré.

Le dernier étage représente un faux paradis. La multinationale a reconstitué - dans des espaces vitrés et tempérés - les biotopes du zèbre, de l'orignal, de l'ours blanc, du tigre, du flamand rose et, tout en haut, de l'aigle royal. L'oeuvre HYPERLand est-elle un portrait un peu noirci du quotidien terrestre? «Je ne trouve pas, répond Karine Giboulo. Si on condense toute la planète, c'est rendu comme ça.»

À l'abri d'une réussite

Dans L'instinct de survie, une oeuvre créée dans une bulle transparente - Karine Giboulo évoque la détérioration de notre environnement, les changements climatiques, la pollution et le danger du nucléaire. La bulle est un désert aride sur lequel on aperçoit les os d'un animal mort. Sous le désert, en coupe transversale, un homme est mort d'ennui dans son abri antiatomique, alors qu'il faisait une réussite sur sa table. Malgré toutes les réserves de nourriture et d'eau qu'il avait accumulées. 

Exploitation des ressources

Plan Nord est la sculpture en étain et polymère d'un gros camion de chantier minier ou pétrolier qui transporte une tranche de terrain d'une forêt dont il ne reste plus que des souches ainsi qu'un chevreuil qui semble un peu écoeuré qu'on ne respecte pas son habitat. Il a un casque antibruit sur les oreilles!

Parallèlement aux nouvelles oeuvres, l'artiste a accroché aux murs des impressions au jet d'encre sur des détails de ses expositions passées. Datant de 2014, Pain Killer montre un personnage recroquevillé dans un tube de pilules rouges et blanches. Un hommage de Karine Giboulo à un cousin mort d'une surdose. Un message sur la déroute que peut provoquer la perte de repères sur notre «hyper Terre».

Pour contraster son propos à la fois démoralisant et stimulant, l'artiste a placé dans une salle adjacente une petite sculpture, Berthe Aline, créée à l'intérieur d'une vieille télé RCA des années 50. On y voit sa grand-mère, tricotant assise dans sa chaise et devant sa télévision en noir et blanc. Symbole d'un autre temps où tout était peut-être moins «hyper». «Tout n'est pas noir aujourd'hui, dit l'artiste de 35 ans, mais il va falloir faire de gros efforts...»

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À la maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce (3755, rue Botrel), jusqu'au 8 novembre (mardi et mercredi, 13 h à 19 h; jeudi et vendredi, 13 h à 18 h; samedi et dimanche, 13 h à 17 h).

Nadia Aït-Saïd... (PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE) - image 2.0

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Nadia Aït-Saïd

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Nadia Aït-Saïd: de l'impermanence des choses...

Née en Gaspésie d'une mère québécoise et d'un père algérien, Nadia Aït-Saïd explore depuis une dizaine d'années l'essence de l'identité, notamment l'essence de la sienne. Étape marquante de cette quête de connaissance, son installation Engramme est présentée dans la grande salle du Centre d'exposition Lethbridge, dans l'arrondissement de Saint-Laurent.

Anthropologue de formation, Nadia Aït-Saïd est passionnée par l'être humain. Son comportement. Son histoire. Ses traces. Ses hybridations. Ses souvenirs. Ayant choisi la voie de l'art il y a 13 ans, elle conclut - si c'est possible - avec Engramme un cycle de recherche intitulé Origine sur le thème de l'identité, cette somme de caractéristiques résiduelles qui restent ancrées en nous tandis que d'autres ont disparu.

Engramme est une façon de parler de ces empreintes de la mémoire inscrites dans cet espace où le mental et le cérébral sont amalgamés. Pour évoquer sa ligne de pensée, l'artiste puise dans des textures marquées par le temps, comme le tissu, l'argile, la cendre, le métal rouillé ou le bois mort.

Dans son installation, son apport artistique est pondéré par des espaces qu'elle laisse libres et vides. Mais des vides remplis de sens. Entre ces vides, on trouve une grande richesse d'expression. L'installation exerce en effet un réel pouvoir enveloppant dès qu'on pénètre dans la salle. La douce musique de l'oudiste tunisien Anouar Brahem y contribue, mais il y a plus que ça...

Trois grandes et larges bandes de toile de canevas pendent du plafond sur un mur et se prolongent sur le sol. L'une d'entre elles, jusqu'à l'entrée de la salle. Dans la bande centrale s'insère une courtepointe de tissus colorés, sorte de faille culturelle imprimant la facette québécoise de l'artiste.

Le visiteur peut et doit marcher sur ces trois bandes de toile pour y découvrir des mots, des phrases, des pensées d'une écriture imaginaire. L'artiste les a gravés - presque griffés - avec un petit bâton dans un mortier de poudre de marbre. Une écriture incompréhensible, mais bien définie. Artistique, comme la calligraphie arabe, dans laquelle elle mêle à la fois les styles coufique et cursif.

Tradition tibétaine

Elle a tracé ces signes d'un jet continu, à la fois fluide et fulgurant, dans un état proche de la méditation. Nadia Aït-Saïd trouve en effet sa force et son équilibre dans la tradition tibétaine depuis 13 ans. Une nourriture spirituelle parfumée aux enseignements de Chögyam Trungpa Rinpoché qui ne font pas d'elle une artiste produisant une oeuvre bouddhiste, mais une artiste en quête de sagesse et de paix.

Témoin de cette influence, un cercle de 3 m de diamètre a été délicatement formé au centre de la salle avec 3000 «tsa tsa» en plâtre. Les tsa tsa sont ces petits moulages tibétains en forme d'urne souvent imprégnés de cendres et parfois portés comme protection dans des reliquaires.

Elle les a créés en insérant dans le plâtre les cendres de feuilles de papier, de photos et de documents ayant appartenu à des gens qui souhaitaient participer à cette expérience, prêts à «laisser aller» leurs écrits et leurs images. Une offrande, un sacrifice pour se dégager d'une partie de soi, un mouvement vers l'avant, une sorte de purification en phase avec ce souci de Nadia Aït-Saïd d'associer les autres à sa démarche.

Sur un des murs, Passage, l'oeuvre fondatrice d'Engramme, est constituée de trois cadres dans lesquels une progression humaine, telle une migration, est figurée par des petites amulettes en argile enfumée. Ce triptyque dévoile une naissance, un passage et une mort. Une allégorie de la solitude et du déplacement typique de l'existence, de la croissance à la déchéance. Une évocation de l'impermanence des choses, de l'érosion du corps et de l'esprit, des états de transition de la vie.

Deux autres oeuvres sont des cercles, symboles d'unité et d'accomplissement. Dans l'un des deux, maf R, deux demi-cercles se font face, rejoints par des petites branches de bois. Une oeuvre sur la complémentarité, mais on y a vu aussi la cicatrice originelle qui marque la mère quand elle donne la vie et la réparation du temps qui suit. Une marque d'identité qui confronte l'impermanence.

Engramme est une exposition forte, relaxante, énergisante. Le centre d'exposition Lethbridge est loin du centre-ville. Il faut prendre le métro jusqu'à Côte-Vertu puis l'autobus. Mais la visite vaut le déplacement, car Nadia Aït-Saïd est dotée d'un héritage captivant, d'une énergie forgée par sa propre volonté. Son immersion sonore, visuelle et tactile reflète un capital humaniste qui force le respect.

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Au Centre d'exposition Lethbridge (2727, boulevard Thimens, Saint-Laurent), jusqu'au 25 octobre.

Les autres expos à voir

LEANDRO BERRA

Dans le cadre du Mois de la photo, l'Atelier circulaire présente l'exposition Autoportraits robots de l'artiste d'origine argentine Leandro Berra. Un hommage à ses camarades disparus durant la dictature militaire des années 70, qu'il rend en utilisant la technique du portrait-robot. - Mario Cloutier

À l'Atelier circulaire (5445, avenue de Gaspé, espace 105), jusqu'au 10 octobre.

GEORGES KHAYAT

Alors que la mer Méditerranée fait l'actualité avec les migrants en quête d'une vie meilleure en Europe, la galerie d'art Mekic présente, jusqu'au 21 octobre, l'exposition Nowhere (Nulle part) du photographe montréalais d'origine libanaise George Khayat. Des photos d'une mer abstraite, intemporelle, mystérieuse, parfois douloureuse, voire meurtrière. - Mario Cloutier

À la galerie Mekic (4438, rue de la Roche), jusqu'au 21 octobre.

L'EXPO DU MBAM SUR GAULTIER IRA À SÉOUL

Alors que son exposition La planète mode de Jean Paul Gaultier poursuit sa tournée en Allemagne, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a annoncé qu'elle sera présentée à Séoul, en Corée du Sud, du 26 mars au 30 juin 2016. Créée et lancée à Montréal en juin 2011, l'expo consacrée au couturier français a déjà été présentée à Dallas, San Francisco, Stockholm, Madrid, Rotterdam, New York, Londres, Melbourne et Paris. Près de 2 millions de visiteurs l'ont vue. Pendant ce temps, à Montréal, l'exposition présentée au MBAM sur le sculpteur Auguste Rodin vient de dépasser les 150 000 visiteurs. Le cinéaste Denys Arcand et l'artiste visuel Adad Hannah, qui y présentent ensemble une oeuvre, Les bourgeois de Vancouver, participeront à une conférence au musée le 7 octobre à 18 h.

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