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La tendresse et l'élégance nous sauveront du séisme

J'ai failli mourir avec le beau recueil de poèmes Seule la mer d'Amoz... (Photo: Patrick Sanfaçon, La Presse)

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Photo: Patrick Sanfaçon, La Presse

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Rodney Saint-Éloi
La Presse

J'ai failli mourir avec le beau recueil de poèmes Seule la mer d'Amoz Oz. Je serais mort en compagnie de mes amis Dany Laferrière et Thomas Spear autour d'une table. J'atterris à Port-au-Prince le mardi 12 janvier comme invité du festival Étonnants Voyageurs. Trente minutes avant le séisme, je suis à l'enregistrement de l'hôtel Karibe quand j'apprends que mes amis m'attendent au restaurant. Ce sera une soirée de retrouvailles. Le poète James Noël et le cinéaste Kinvil Jean devront nous rejoindre. Aux premières secousses, on n'y croit pas. On dirait des rafales de tirs auxquelles Port-au-Prince est trop habitué. J'attends mon poisson gros-sel et Dany, son demi-homard alors que Thomas veut terminer sa bière.

Ce que j'ai vécu après n'a pas de nom. Personne ne devrait vivre cela. Je me retrouve par terre, sans savoir trop comment, entre des voix et des visages soudés par la peur. Le hurlement de la terre, les éclats de verre, les cris. Puis, un grand nuage de poussière obscurcit le ciel. La détresse commence ainsi. Des décombres des appartements dans la cour de l'hôtel... et tout le monde se fait secouriste pour pouvoir sauver quelques vies. Mais il est déjà trop tard pour certains. Une minute a suffi pour tout anéantir. Dans ma tête et dans mon corps, il y a ces milliers d'êtres piégés sous les tonnes de ciment. Et ces monuments tombés. Je vis encore cet instant où l'hôtel craque comme une feuille de papier que l'on déchire, où tout est vraiment vanité, et que la nature contraint les êtres humains à l'humilité, pire, à l'impuissance.

 

Une échelle. Des voix. Cette fois, des voix d'adolescentes. Des râles. Tout un peuple sous les décombres. Tout un peuple se fait aussi grand corps solidaire pour sortir les corps, pour détourner le regard des enfants afin qu'ils voient plutôt les arbres et les fleurs qui n'ont pas été frôlés par le séisme.

Dans la survie, l'élégance...

Que peut-on quand tout croule? Pleurer... On sait au moins une chose: les vivants doivent rester debout pour offrir aux morts leur sépulture. Entre la vie et la mort, la frontière est si mince qu'il nous arrive de nous toucher très fort pour témoigner de notre statut de vivant. Le dilemme est que les survivants que nous sommes devront continuer à vivre avec la sensation d'avoir été un instant morts.

Mais le malheur rassemble aussi. Sur le court de tennis, où nous nous sommes retrouvés dans un camp de voyageurs étonnés, il y a des gestes qui demeurent. J'en cite deux. Deux mangues abandonnées dans la chambre ont été récupérées et, comme dans un rituel de partage, Dany a coupé chaque mangue en dix morceaux, ensemble on a dégusté le fruit juteux en guise de petit-déjeuner. L'autre geste, c'est qu'après trois jours, on est fatigués d'être debout et de dormir à la belle étoile avec les secousses et les mêmes vêtements, Dany et moi, voulons rompre avec la routine de l'épouvante. L'idée géniale était une douche... Un seau d'eau et un gobelet. Nous nous sommes lavés face à face. Parfumés. Nous sommes beaux et élégants. Les filles, Isabelle, Maëtte, Mélanie, Agathe, chevilles ouvrières du festival Étonnants Voyageurs, se sont mises à rire. Elles ont sorti leur fard à paupières. Même Michel Le Bris a été faire son shampoing.

Je voudrais témoigner de l'art qui a toujours accompagné nos pas. Christophe Charles qui veut célébrer son quarantième anniversaire de poète en 2011. Franketienne, ce colosse qui répète sous sa véranda, dans un décor apocalyptique de cordes coloriées, sa pièce de théâtre, sous les décombres. «La terre vacille, la terre trébuche, dit-il, et les châteaux sont des montagnes de carton.» Frankétienne a 74 ans, il me serre fort contre son coeur, m'écrase de cette étreinte toute paternelle. Je garde au fond de moi ses larmes, aussi son courage et sa force, qui font que sur toute chose, ruines comprises, il projette la lumière de son art.

Je vis avec ces images de détresse et de beauté absolue. Pour traverser ces vallées de larmes et de rire, ces cadavres frais et l'odeur parfumée de ces mangues douces, je dois me battre pour trouver en moi la force du guerrier et la tendresse infinie de l'amant qui regarde la mer comme dans le roman-poème d'Amoz Oz:

À présent lève-toi et mets-toi en quête, lève-toi d'un pied léger et va-t-en tranquillement chercher ce que tu as perdu.

* Rodney Saint-Éloi est auteur et directeur des éditions Mémoire d'encrier.

 

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