La longue course financière de Pierre Harvey

Pierre Harvey travaille aujourd'hui notamment pour le manufacturier... (Photo Patrice Laroche, Le Soleil)

Agrandir

Pierre Harvey travaille aujourd'hui notamment pour le manufacturier de petites autocaravanes New-West, à Lévis.

Photo Patrice Laroche, Le Soleil

Marc Tison
La Presse

Dernière étape de notre série : le cycliste et fondeur Pierre Harvey voit poindre le fil d'arrivée de la retraite.

La retraite... Pierre Harvey s'en approche, comme de la fin d'une longue course. Mais au contraire de ses compétitions de cyclisme ou de ski de fond, il ne sprinte pas vers la ligne d'arrivée.

Celui que Pierre Foglia a déjà qualifié de plus grand athlète du Québec contemporain aura 60 ans en mars.

La retraite, « j'y pense un peu, parce que ma conjointe l'a prise le 20 décembre », dit-il.

Il parle d'un ton posé, qu'on imagine synchronisé au rythme tranquille et puissant d'un coeur d'athlète.

« Moi, en étant travailleur autonome, ce sont des REER que j'ai, poursuit-il. Je dis à mes amis : la journée que la Bourse descend de 20 %, mon avenir descend de 20 % aussi. »

La fourgonnette Volkswagen

Pierre Harvey a d'abord été coureur cycliste. « À l'âge de 19 ans, je partais toutes les fins de semaine de Rimouski pour faire des courses partout en province, raconte-t-il. C'est là que j'avais acheté une vieille camionnette Volkswagen de livreur de pain. Je l'avais aménagée pour dormir, voyager, faire des courses. »

À l'automne 1975, le bricoleur entreprend des études en génie à l'Université Laval. « En janvier suivant, j'allais m'entraîner avec l'équipe du Québec en Floride pour essayer d'aller chercher des places sur l'équipe canadienne pour les Jeux de Montréal. »

Il réussit et termine 24e à l'épreuve individuelle sur route de 180 km.

Il poursuit ses études avec des trimestres allégés pour se ménager du temps d'entraînement et de compétition. 

La déception de Moscou

Il apprend en avril 1980 que le Canada boycotte les Jeux de Moscou, qui doivent se tenir l'été suivant.

Après tant d'efforts, la déception lui scie les jambes. Que faire ? Continue-t-il encore quatre ans jusqu'aux prochains Jeux ou se consacre-t-il pleinement à ses études ?

« J'ai dit : j'arrête le cyclisme. »

À la réflexion, il conclut plutôt qu'il aurait de meilleures chances de concourir à armes égales avec les Européens s'il pratiquait un sport hivernal.

« J'ai décidé d'investir 100 % de mon temps en ski de fond, pendant une ou deux années, pour voir si j'allais être capable de progresser. »

Sa piste est tracée. Sans abandonner ses études, il réussit à se tailler une place dans l'équipe de ski de fond canadienne.

Peu dépensier, il termine ses études pratiquement sans s'endetter. « Dans ce temps-là, avec 10 ou 15 000 $, on faisait un bon bout de chemin. »

À sa sortie de l'université, en 1982, il est engagé dans une entreprise de fabrication de pièces métalliques à Québec.

Il garde toutefois les yeux sur son prochain objectif : les Jeux olympiques d'hiver de Sarajevo, en 1984.

Le coup Aubut

« En 84, je commençais à avoir des petits revenus de commanditaires. » Il courait depuis presque 10 ans !

« On pouvait avoir peut-être 4000 ou 5000 $ de commandites pour les skis et les chaussures. J'avais même fait quelques publicités. »

En prévision des Jeux de Sarajevo, Marcel Aubut organise pour lui un dîner-bénéfice au Château Frontenac. « Il a amassé 25 000 $. J'avais 23 ou 24 ans, j'avais fini l'université, mais pour moi, un montant comme ça, c'était 1 million. »

Le retour de Sarajevo

À Sarajevo, il participe à trois épreuves, qu'il termine avec une remarquable constance : 21e, 21e et 20e.

À son retour, au printemps 1984, il apprend que son employeur a fait faillite.

« Je n'ai plus d'emploi, mais c'est là que le montant que Marcel Aubut a ramassé m'a donné de l'oxygène. »

Il est en pleine forme : pourquoi ne pas participer aux Jeux d'été de Los Angeles, qui s'ouvrent quatre mois plus tard ? Il s'accorde un mois d'entraînement à temps plein pour affiner ses réflexes de cycliste. Si sa progression est insuffisante, il cherchera un emploi.

Trois courses lui suffisent à retrouver son plateau des meilleurs jours.

Vachon et la crème des athlètes

Il n'abandonne pas pour autant le ski de fond. Les prochains Jeux d'hiver ont lieu quatre ans plus tard à Calgary. Entre-temps, il doit tout de même gagner sa vie. Coup de chance, la culinaire Vachon lui offre un emploi.

« Ils m'ont dit : on veut aider un athlète à progresser. Tu vas travailler comme un ingénieur normal, mais durant l'hiver, quand tu dois partir en compétition, on te laisse partir et tu reviens le printemps suivant. C'est ce qui fait que j'ai pu continuer à m'entraîner aussi fort qu'avant, jusqu'en 88. »

Il est au sommet de sa forme aux Jeux de Calgary, où il maintient ses performances au plus haut niveau. Curieusement, ceux qu'il battait avant les Jeux, et qu'il battra encore ensuite, finissent devant lui. Qui a dit dopage ?

« C'était très frustrant. C'était une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté. »

Mais il y en a une autre, plus fondamentale. En décembre 1988, sa conjointe Mireille lui avait annoncé qu'elle était enceinte - ce sera Alex. « Pour moi, c'était la porte de sortie, parce que je savais que je ne voudrais pas avoir un bébé à distance. » Au printemps 1988, il quitte la compétition.

Mont-Sainte-Anne

Il retourne chez Vachon. Le printemps suivant, il apprend que le Mont-Sainte-Anne cherche un ingénieur. « J'étais gêné, parce que Vachon m'avait aidé pendant quatre ou cinq ans. Mais avoir un emploi dans un centre de ski, comme ingénieur, c'était attacher tous les morceaux du puzzle de façon incroyable. J'ai postulé et j'ai été retenu. »

Il travaillera plus tard chez le fabricant d'appareils d'entraînement Bodygard Fitness, puis chez le consultant Precicad - toujours en développement de produits, sa passion.

Il sera ensuite directeur du Centre de recherche en orthèses et prothèses TOPMED du collège Mérici.

Fin de course

Curieusement, il achève sa carrière en la bouclant comme un circuit de ski de fond : avec un véhicule aménagé, comme à 19 ans.

Propriétaire d'une petite autocaravane construite par New-West, à Lévis, il s'était rendu chez le manufacturier pour le remplacement d'une pièce brisée.

« Le propriétaire m'a dit : ‟Pourquoi tu ne viens pas nous aider à développer des VR ?" Ça fait trois ans que je travaille avec eux. »

Il est également consultant au Centre de recherche TOPMED, ainsi que pour un projet de développement d'une génératrice fonctionnant à la biomasse.

« Si je voulais, j'arrêterais demain matin, assure l'ingénieur autonome. Mais j'ai envie de mettre encore quelques années de ma vie là-dedans, c'est trop le fun de travailler sur des projets comme ça. »

Il est seul juge du moment où il franchira la ligne d'arrivée.

Quelques résultats

Jeux de Montréal, 1976

Épreuve individuelle sur route de 180 km : 24e

Sarajevo, 1984

Ski de fond

15 km : 21e

30 km départ groupé : 21e

50 km : 20e

Jeux de Los Angeles, 1984

Pendant presque toute la course, il tire Steve Bauer, qui remportera l'argent dans l'épreuve cycliste sur route individuelle

Jeux de Calgary, 1988

Ski de fond

15 km : 17e

30 km classique : 14e

50 km : 21e

Relais 4 x 10 km : 9e

Coupe du monde de ski de fond, 1987

1 victoire

Classement final : 7e

Coupe du monde de ski de fond, 1988

2 victoires

Classement final : 6e




À découvrir sur LaPresse.ca

Les plus populaires : Affaires

Tous les plus populaires de la section Affaires
sur Lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer