«Short squeeze»: le danger d'aller à contre-courant

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Un « short squeeze », dans le jargon de la Bourse, ou « sortie par le haut » dirions-nous, est une configuration rare, mais impressionnante qui touche essentiellement des valeurs massacrées par les vendeurs à découvert.

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Paul Durivage
La Presse

Les vendeurs à découvert s'enrichissent en misant sur la baisse des cours boursiers, mais il arrive qu'à trop avoir raison, le marché se retourne contre eux et les prix rebondissent d'autant plus violemment. Analyse d'un phénomène boursier hasardeux revenu dans l'actualité cette semaine avec la suspension des transactions sur la star d'un soir Cynk Technology.

Un « short squeeze », dans le jargon de la Bourse, ou « sortie par le haut » dirions-nous, est une configuration rare, mais impressionnante qui touche essentiellement des valeurs massacrées par les vendeurs à découvert. La vente à découvert (« short selling ») consiste à vendre des actions que l'on ne possède pas, mais qui nous sont prêtées par un courtier. L'objectif est de les racheter quand leur prix aura baissé.

La course au rachat de couverture survient quand les acheteurs reprennent la main sur les pessimistes. Les spéculateurs à la baisse pris à contre-pied par le rebond des cours se trouvent forcés de racheter à tout prix pour déboucler leur position, soutenant la hausse bien malgré eux. Le revirement est souvent brutal.

Cette course à la liquidité expliquerait la flambée récente de Cynk Technology. Miracle ou mirage ? La petite entreprise en démarrage, qui dit jouer les entremetteurs entre internautes et célébrités, a multiplié sa valeur boursière 230 fois (oui, oui ! 23 000 %) en quelques semaines jusqu'à valoir près de 4 milliards US.

L'action, qui ne valait que 6 cents US il y a un mois, a bondi jusqu'à 6,25 $US fin juin. Elle a ensuite commencé à glisser, au grand bonheur de ceux qui avaient vendu à découvert, estimant la hausse sans fondement. Mais ils déchantèrent quand le titre explosa jusqu'à 13,90 $US et le gendarme des marchés boursiers américains arrêta les folies. Près de 380 000 actions ont été brassées ce jour-là, soit 3 fois plus que la veille.

L'entreprise, qui avait fait son entrée en Bourse sous le nom Introbuzz en 2012, n'a pourtant déclaré aucun bénéfice - ni même de chiffre d'affaires - pour ses derniers exercices. Le plus récent document d'information, déposé en novembre, fait simplement état d'une perte nette de 1,5 million $US sur des revenus inexistants pour les 9 premiers mois de 2013. L'entreprise établie à Belize, un paradis fiscal, a un seul et unique employé, Marlon Luis Sanchez, qui est également président et principal actionnaire du groupe. En quelques jours, il est devenu milliardaire.

La flambée boursière reposerait sur un réseau qui s'est organisé sur Twitter pour attirer l'attention sur cette action. Ce n'est pas sans rappeler le film Boiler Room (Le clan des millionnaires, au Québec) où d'ambitieux jeunes courtiers se démènent au téléphone (c'était les années 90) pour vendre des « penny stocks » autrement sans intérêt.

Selon le chroniqueur Matt Levine, de Seeking Alpha, il est possible que la compression des vendeurs à découvert ait fait flamber les actions de Cynk sur le marché au comptoir, par définition non réglementé, de la Bourse de New York. Et ce, après que d'autres spéculateurs eurent créé l'engouement en achetant le titre toujours plus cher, suivant la technique bien connue du « pump and dump ».

Le chroniqueur financier, rapporté par l'agence Bloomberg et cité par le magazine Forbes, note que dans le cas de « short squeezes », ce ne sont pas les suiveux (« suckers ») qui se font avoir, mais bien les vendeurs à découvert qui, en quelque sorte, assainissent le marché en mettant au jour les escroqueries. Les courtiers, qui prêtent contre intérêts les actions qu'ils peuvent réclamer quand bon leur semble, gagnent sur toute la ligne.

Trois exemples mémorables de « short squeeze »

Tesla

Le fabricant d'automobiles électriques Tesla Motors a donné du fil à retordre aux vendeurs à découvert, l'an dernier. Les ventes à découvert représentaient 28 % du flottant en mars. Cela n'a pas empêché le titre de continuer sa progression en Bourse, alors que les célébrités hollywoodiennes s'amourachaient du nouveau véhicule « vert ». La course à la couverture a provoqué une accélération digne du modèle S deux mois plus tard. La suite est tout aussi spectaculaire, comme bien souvent pour les actions très « survendues ».

Herbalife

Bill Ackman, l'agressif gérant de fonds de couverture, avait vendu à découvert 20 millions d'actions valant près de 1 milliard US du fabricant de suppléments alimentaires Herbalife, début 2013, tout en attaquant publiquement la compagnie qualifiée de « complot pyramidal ». Le groupe a démenti avec vigueur les accusations d'Ackman que le milliardaire Carl Icahn, qui possédait une large participation au capital, traita à son tour de « perdant majeur ». Le titre débalancé a bondi de 35 $US, à plus de 50 $US, en mai.

Volkswagen

Des fonds spéculatifs qui pariaient sur la baisse de l'action de Volkswagen en 2008 ont perdu 1,8 milliard d'euros dans l'aventure. Les fonds accusent Porsche d'être à l'origine d'un « short squeeze massif » en octobre 2008 en rachetant discrètement la quasi-totalité des actions ordinaires VW sur le marché afin de reprendre le constructeur de Wolfsburg. La tentative d'OPA de Porsche sur VW a avorté, et le titre est reparti à la baisse, mais il était trop tard pour les vendeurs à découvert.




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