Un trou financier à la suite d'un échec en affaires

Selon des données d'Industrie Canada, les propriétaires de... (PHOTO INGOLFUR BRUUN, ARCHIVES REUTERS)

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Selon des données d'Industrie Canada, les propriétaires de PME doivent, dans 65 % des cas, fournir des biens en garantie pour obtenir un prêt.

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Comme bien des gens, Christiane rêvait d'être sa propre patronne. Mais contrairement à ceux qui se contentent d'en rêver, elle est passée de la parole aux actes et s'est lancée à son compte en 2007.

La belle aventure a duré cinq ans. Christiane y a mis fin lorsqu'elle a constaté qu'elle ne réussissait pas à rentabiliser son affaire. « Je ne regrette rien. Je suis fière d'avoir vécu cette expérience, dit-elle. Mais je n'ai eu aucun profit et aucun salaire pendant cinq ans. »

La famille a vécu du salaire de son conjoint, Serge, mais l'épisode a creusé un gouffre dans leurs finances. Pour démarrer sa petite entreprise, Christiane a non seulement renoncé à un salaire de 80 000 $, mais elle a aussi puisé 30 000 $ dans son REER et contracté une marge de crédit hypothécaire qui a atteint 140 000 $ (notamment pour combler le manque à gagner du ménage).

Christiane s'est trouvé un nouvel emploi aussitôt après avoir mis la clé sous la porte, mais aujourd'hui, à 50 ans, elle traîne toujours cette dette. Elle a réussi à réduire la marge de crédit à 100 000 $ en consacrant environ 2000 $ par mois au remboursement, mais elle se demande comment rattraper le retard accumulé dans son épargne-retraite.

Maintenant que leurs trois enfants ont quitté le domicile familial, Christiane et Serge se préparent à vendre leur maison de banlieue pour s'installer plus près de leur travail. Comment pourraient-ils, par la même occasion, réduire leur dette et renflouer leurs REER? « Nous sommes prêts, au moins au début, à prendre un appartement en ville, explique Christiane. Mais par la suite, qu'est-ce qui serait le plus rentable : rester locataires pour épargner davantage en vue de la retraite, ou acheter un appartement qui pourrait prendre de la valeur avec les années ? Doit-on craindre une baisse éventuelle de la valeur des copropriétés à cause de l'offre qui augmente ? »

Le couple veut agir prudemment puisque Serge travaille dans un secteur en perte de vitesse où les mises à pied se multiplient. Il souhaite travailler jusqu'à 65 ans, mais il n'est pas à l'abri d'un licenciement.

PORTRAIT

Christiane, 50 ans

Revenu : 90 000 $

REER : 24 000 $

Régimes de retraite d'employeurs : rente prévue de 800 $/mois à la retraite.

Âge prévu de la retraite : 67 ans

Serge, 53 ans

Revenu : 50 000 $

REER : 25 500 $

Âge prévu de la retraite : 65 ans

Propriété : 250 000 $

Marge de crédit hypothécaire : 100 000 $, à 3 % d'intérêt

Prêt auto : 17 000 $ à 1,9 % d'intérêt

SOLUTION : Trois options pour une retraite sans souci

L'échec du projet d'affaires de Christiane a sans doute creusé un trou dans les finances de son ménage. Heureusement, il est toujours temps de mettre les bouchées doubles pour rétablir la situation avant leur retraite, souligne le planificateur financier Pierre Renaud, de la Banque Royale. « C'est une bonne chose qu'ils se posent des questions maintenant, avant de prendre des décisions importantes pour la suite », note-t-il.

D'autres bons points en leur faveur : un train de vie modeste et pas de dettes de consommation.

Pour permettre au couple de faire un choix éclairé, Pierre Renaud a préparé trois scénarios :

SCÉNARIO 1

Vente de la maison, location d'un appartement, achat d'un appartement en 2016.

« Les gens qui ont déjà été propriétaires ont parfois de la difficulté à s'imaginer locataires. Le couple pourrait donc préférer racheter une propriété », avance M. Renaud.

Après avoir remboursé la marge de crédit, la vente de leur maison leur laissera des liquidités de 150 000 $. Le couple s'attend à payer environ 350 000 $ pour une copropriété à son goût.

Le planificateur financier suggère à Christiane et Serge de conserver 30 000 $ comme fonds d'urgence et de consacrer 20 000 $ à leurs REER. Ils auraient donc 100 000 $ comptant à verser pour l'achat d'un appartement et contracteraient un prêt hypothécaire de 250 000 $. « Avec un amortissement de 10 ans, les paiements mensuels s'élèveraient à environ 2400 $, soit un peu plus que ce que Christiane consacre actuellement au remboursement de sa marge de crédit, dit-il. De cette façon, leur maison serait payée avant qu'ils prennent leur retraite. » Leur budget devrait s'équilibrer puisque leurs dépenses de transport diminueront à la suite du déménagement - l'essence leur coûte actuellement 425 $ par mois. Il y aura tout de même les charges de copropriété et l'impôt foncier à payer, mais la facture totale sera sans doute inférieure à ce qu'ils paient actuellement.

Ils devront s'assurer de pouvoir consacrer chacun 5000 $ par année à leurs REER. En supposant un taux de rendement moyen de 4 %, l'épargne accumulée, additionnée à leurs rentes de retraite, leur permettrait de maintenir un coût de vie à la retraite correspondant à 70 % de leurs dépenses actuelles si Serge accroche ses patins à 65 ans et Christiane à 67 ans. Et cela, sans devoir compter sur le produit de la vente éventuelle de l'appartement. « Sauf en cas de problèmes de santé qui les obligeraient à déménager dans une résidence spécialisée », précise l'expert.

SCÉNARIO 2

Vente de la maison, location d'un appartement à long terme.

Si le couple décide de ne pas racheter de propriété, il pourrait se servir du fruit de la vente de la maison (150 000 $) pour enrichir leurs CELI (31 000 $ chacun). Le reste (88 000 $) servirait en partie à renflouer graduellement leurs REER pour profiter des droits de cotisation inutilisés : ils pourraient y consacrer 15 000 $ par année pendant quatre ans, en s'assurant de conserver environ 25 000 $ pour leur fonds d'urgence.

S'ils paient un loyer de 1500 $ par mois (indexé) ad vitam aeternam, ils auraient une marge de manoeuvre suffisante pour verser chacun 10 000 $ par année dans leurs REER, en plus de contribuer aux CELI (5500 $ par année chacun).

Les REER et les CELI de Christiane et Serge seraient beaucoup mieux garnis au moment de leur retraite, mais leur coût de vie serait un peu plus élevé à cause de l'obligation de continuer à payer un loyer. Ils auraient cependant des revenus amplement suffisants pour une retraite confortable.

« En fait, si on regarde leur avoir net dans 20 ans, leur situation serait presque équivalente, qu'ils achètent ou qu'ils restent locataires », note Pierre Renaud.

Christiane et Serge en 2034

S'ils achètent un appartement en 2016...

Valeur projetée

 - Propriété : 553 000 $

 - Placements et rentes : 470 500 $

 - Total : 1 023 500 $

S'ils demeurent locataires...

Valeur projetée des placements et des rentes : 939 000 $

Christiane et Serge en 2053

S'ils achètent un aen 2016

Valeur projetée:

 - Propriété : 883 500 $

 - Placements et rentes : 569 000 $

 - Total : 1 452 500 $

S'ils demeurent locataires...

Valeur projetée des placements et des rentes : 1 208 000 $

Tous les calculs ont été faits en supposant une hausse de valeur de la propriété de 2,5 % par année, un taux de rendement des placements de 4 % par année et un taux d'inflation de 2 % par année.

SCÉNARIO 3

Vente de la maison, location d'un appartement à long terme et retraite de Christiane en même temps que Serge.

Même si Christiane est résolue à travailler jusqu'à 67 ans, Pierre Renaud a calculé ce qui arriverait si elle prenait sa retraite en même temps que son conjoint.

Si le couple demeure locataire, cette option serait envisageable. Mais s'ils achètent un appartement, ils risquent de manquer de liquidités pour soutenir leur train de vie, selon l'expert. « Le fait de rester à loyer leur donne beaucoup plus de flexibilité », note-t-il.

Valeur projetée de leurs placements, à 4 % d'intérêt, si Christiane se retire à 62 ans:

En 2034 : 621 000 $

En 2053 : 556 000 $

PERSPECTIVE : Les risques de l'entrepreneuriat

C'est l'aventure entrepreneuriale de Christiane, terminée en queue de poisson, qui a creusé un trou dans ses finances et lui cause des angoisses au sujet de sa retraite. Est-ce à dire que tous ceux qui rêvent de se lancer en affaires devraient se préparer, en cas d'échec, à en éponger les coûts pendant plusieurs années? Pas nécessairement.

Rares sont les entrepreneurs qui se retrouvent aussi endettés que Christiane à la suite de leur démarrage, souligne Louis-Jacques Filion, professeur de management à HEC-Montréal et titulaire de la chaire d'entrepreneuriat Rogers - J.-A.-Bombardier.

« S'il s'agit d'une entreprise dans le domaine des services, ça nécessite très peu de fonds. Et même dans le secteur manufacturier, les nouveaux entrepreneurs se lancent généralement avec moins de 50 000 $ », dit M. Filion.

À certaines conditions, il est permis de se servir de ses REER pour démarrer une entreprise ou pour compenser une baisse de revenus sans être imposé. Mais cette option est rarement utilisée, selon le professeur.

Il est vrai que se lancer en affaires comporte des risques. Il faut être prêt à faire des sacrifices financiers. Dans la plupart des cas, les nouveaux entrepreneurs ne se versent pas de salaire la première année, et ils ne réalisent aucun profit pendant les deux ou trois premières années. Ils doivent donc dépenser avec parcimonie au début, indique Louis-Jacques Filion. L'absence de filet social pour les entrepreneurs peut aussi en rebuter plusieurs.

Selon des données d'Industrie Canada, les propriétaires de PME doivent, dans 65 % des cas, fournir des biens en garantie pour obtenir un prêt. Il s'agit d'actifs commerciaux à 75 % et d'actifs personnels à 40 %. « Donc, lorsqu'ils ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, les propriétaires se font saisir les biens de leur entreprise et, s'il en manque encore, ils devront rembourser personnellement ou encore se voir saisir des biens personnels pour la différence. Si ce n'est pas encore suffisant, ils peuvent être obligés de déclarer une faillite personnelle », note Yvon Gasse, titulaire de la chaire en entrepreneuriat et innovation de l'Université Laval.

« Mais ceux qui font bien leurs devoirs, qui connaissent le secteur où ils se lancent, leur marché, les besoins de leur clientèle et leurs concurrents ont de meilleures chances de succès », souligne Louis-Jacques Filion. Il ajoute qu'il existe une foule de cours pour bien se préparer au monde des affaires - dans les Services d'aide aux jeunes entrepreneurs (SAJE), les commissions scolaires, les cégeps, les universités, les centres d'emploi, etc.

Les risques de lancer en affaires :

44 % des nouvelles entreprises disparaissent en moins de 3 ans

63 % durent moins de 5 ans

Les raisons financières sont le premier motif de fermeture (24 % des cas)

Source : Indice entrepreneurial 2014 de la Fondation de l'entrepreneurship

Financement des entreprises en démarrage :

80 % : épargnes personnelles du propriétaire

41 % : crédit auprès d'institutions financières

Moyenne des emprunts contractés : 70 000 $

Seulement 6 % ont eu recours aux subventions et au crédit d'un organisme gouvernemental

Source : Industrie Canada, 2011




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