La spirale de l'endettement

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L'endettement et le recours au crédit pour maintenir le niveau de vie sont bien répandus chez les jeunes ménages.

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Mélissa Proulx

Collaboration spéciale

La Presse

Avant d'acheter leur maison, Sarah et Florent avaient un coussin de sécurité en cas d'imprévus. Mais depuis, ils jonglent avec le crédit et croulent sous les dettes. « On n'arrive tout simplement pas à prendre le dessus », confie Sarah.

En mars 2013, Sarah et Florent, ont fait l'acquisition d'une maison de 174 500 $. Pour sa mise de fonds de 5 % (8700 $), le couple dans la vingtaine a pigé dans ses maigres économies placées dans un CELI.

Dès les premiers mois après l'achat, il doit effectuer des travaux de rénovation imprévus. Coût : 6000 $. Le couple prend alors une marge de crédit avec une limite de 15 000 $ pour éponger ces coûts.

En l'espace de quelques mois seulement, le montant de la marge grimpe à 11 500 $. Sarah explique : « Depuis mai 2013, j'ai vidé le solde de nos cartes de crédit [dont le taux d'intérêt est à 20 %] à trois reprises en utilisant la marge de crédit, en raison du bas taux d'intérêt de 7,75 %. Malgré nos tentatives de limitation, les trois cartes continuent de se remplir. »

En ajoutant les soldes des cartes de crédit et de la marge de crédit à leur dette étudiante (10 372 $) et au solde de la voiture achetée en 2012, leurs dettes avant hypothèque s'élèvent à 43 451 $.

Revenus irréguliers

Animateur auprès des jeunes, Florent doit composer avec un revenu irrégulier d'environ 21 500 $ par année alors que Sarah, qui travaille dans le domaine social, gagne 45 000 $. Pendant les mois de l'année où leurs revenus sont au plus bas, le couple utilise les cartes de crédit pour compenser le manque de liquidités.

Chaque jeudi, Sarah gère anxieusement les entrées et sorties d'argent. Elle arrive à s'acquitter des dépenses fixes, alors que plusieurs dépenses variables sont payées par carte de crédit.

« Je m'assure qu'il y a un roulement sur les cartes et de faire les paiements minimums partout, mais pendant ce temps, je ne rembourse pas les dettes. On a bien essayé de se serrer la ceinture en faisant une croix sur le câble, les sorties, le gym et les vacances, mais notre situation financière ne s'améliore pas », se désole Sarah.

Cette situation crée beaucoup de tension dans le couple. « C'est difficile à admettre, mais je pense qu'on a brûlé des étapes, croit Florent. On n'était pas prêts à faire face aux dépenses d'une voiture et d'une maison en même temps. Nos dettes sont en train de prendre le dessus sur nos vies. »

Sarah et Florent caressent maintenant un nouveau rêve : fonder une famille. Leur question : comment reprendre le dessus et faire face à ces nouvelles dépenses en évitant de s'enfoncer encore davantage dans l'endettement ?

PORTRAIT

Sarah, 24 ans

Travaille dans le domaine social

Salaire annuel : 45 000 $ Revenu net mensuel : 2000 $

Florent, 29 ans

Animateur jeunesse

Salaire : entre 18 000 $ et 25 000 $

Revenu net mensuel : entre 700 $ et 2100 $ (irrégulier)

Revenu mensuel net du couple :

entre 2700 $ et 4100 $

Actifs :

-Maison de 174 500 $

-CELI : 1500 $

-Auto : 22 000 $ en 2012

Dettes :

Solde hypothécaire de 165 192 $ à un taux d'intérêt de 2,94 %

Paiements : 1038 $/mois

Marge de crédit : 11 460 $ à 7,75 %

Paiements mensuels 75 $

Intérêts : 73 $

Total : 148 $

Solde auto : 18 507 $ à 4,99 %

Paiements mensuels : 377 $/mois

Prêt étudiant : 10 372 $

Paiements mensuels : 131 $ à 3 % d'intérêts

Cartes de crédit : 3112 $ à 19,99 %

Paiements minimums mensuels : 93 $/mois (irrégulier)

Remboursements mensuels : 1787 $

Total de leurs dettes (avant hypothèque) : 43 451 $

Dépenses fixes :

Électricité et chauffage : 175 $

Assurances (maison/auto) : 160 $

Cellulaires : 120 $

Internet : 51 $

Transport (essence, plaques, permis, autobus, déneigement) : 435 $

Frais bancaires : 30 $

Total : 971 $

Dépenses variables : 1312 $

Total des dépenses mensuelles : 4070 $

SOLUTION : Un budget malade

Tôt dans leur témoignage, Sarah et Florent ont constaté que leur budget omettait plusieurs dépenses qui échouaient immanquablement sur leurs cartes de crédit. Après révision, le tableau de leurs dépenses est passé de 3100 $ à 4070 $.

Ces dépenses doivent maintenant être revues en fonction de leurs revenus. L'avocate et conseillère budgétaire chez Option consommateurs, Lisanne Blanchette, suggère d'abord au couple de revoir son budget en fonction du revenu net le plus faible. « De cette manière, il se protègera des irrégularités de revenus et profitera des excédents pour rembourser les dettes », indique-t-elle.

Pour y parvenir, Sarah et Florent devraient réduire leurs dépenses fixes et variables d'environ 30 %, évalue-t-elle. « C'est presque irréaliste. Après le remboursement des dettes, il leur reste 913 $ par mois pour toutes les autres dépenses », calcule Me Blanchette.

Un important réaménagement des dépenses, tant fixes que variables, s'impose. « Sarah et Florent ne dépensent pas exagérément, souligne pour sa part la conseillère budgétaire Anne-Marie Millaire. Mais ils dépensent trop pour leurs revenus disponibles. »

Priorité : dettes

Pour le jeune couple, l'heure n'est pas à l'épargne, mais bien au remboursement, affirme Mme Millaire. La priorité va aux dettes qui présentent le plus haut taux d'intérêt et non pas le plus haut solde. Sans surprise, les cartes de crédit arrivent bonnes premières. « Je leur suggère de retirer, si possible, les 1500 $ du CELI pour rembourser leurs cartes de crédit, propose la conseillère. Le solde des cartes de 1612 $ pourra ensuite être mis sur la marge de crédit à plus bas taux.

Pour accélérer le remboursement des cartes, le couple pourrait ensuite récupérer les 60 $ de leur épargne, les 75 $ de leur marge (en ne payant que les intérêts) et faire une demande de suspension de leur dette étudiante, récupérant ainsi 266 $ mensuellement ».

Mais ça ne pourra pas suffire. À moins d'augmenter ses revenus mensuels, le couple pourra difficilement sortir de l'endettement, observent les conseillères.

« Florent aurait-il la possibilité de trouver un emploi plus stable et rémunérateur ? », se demandent-elles. Sans quoi, le surendettement les guette. « Si on prend en compte leur revenu net moyen de 3400 $ par mois, leur potentiel d'endettement est d'environ 700 $ par mois, soit environ 8400 $ par année », évalue Me Blanchette.

Le couple pourrait aussi être tenté par la consolidation de dettes.

« L'option serait possible seulement s'il cesse de vivre à crédit, avertit Me Blanchette. L'institution financière pourrait toutefois refuser sa demande de consolidation de dettes étant donné son ratio d'endettement. » Sans compter que les taux d'intérêts de ces prêts personnels sont rarement inférieurs à 14 % », ce qui est nettement plus élevé que la marge actuelle du couple, ajoute Mme Millaire.

Garder la maison ?

Avant même de pouvoir planifier financièrement leur projet d'enfant, d'épargne ou de retraite, Sarah et Florent se trouvent devant plusieurs choix, dont celui de vendre la maison pour retourner à la location. « Un logement à prix raisonnable près de leur lieu de travail permettrait de diminuer plusieurs postes de dépenses. Ils pourraient également se défaire de la voiture pour acheter un véhicule d'occasion. Si la perte n'est pas trop importante, évidemment. »

« Chose certaine, ils doivent absolument cesser de rembourser du crédit par du crédit, sans quoi ils n'auront peut-être pas le choix d'envisager de se départir de certains actifs, ce qui serait malheureux étant donné leur jeune âge et leurs efforts pour maintenir la tête hors de l'eau », conclut Me Blanchette.

PERSPECTIVE : Jeunes et surendettés

L'endettement et le recours au crédit pour maintenir le niveau de vie sont bien répandus chez les jeunes ménages. Selon le rapport Endettement et types de familles au Canada de Statistiques Canada 2011, les familles avec enfants, dont les parents ont de 19 à 34 ans, présentaient en 2009 un radio dette-revenu de 180 %, en comparaison à 163 % pour l'ensemble des familles. « C'est normal que les jeunes familles soient plus endettées au commencement de leur vie active, mais lorsqu'on les place dans la situation économique actuelle, c'est plus inquiétant », explique Julia Posca, chercheuse à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS).

D'abord, les revenus progressent lentement, indique la chercheuse. « Au cours des dernières décennies, on observe une relative stagnation. Depuis 1982, les revenus n'ont augmenté que de 12 % chez les 99 % des personnes les moins fortunées, en comparaison à 86 % chez le 1 % des plus fortunées. »

Avant même qu'ils deviennent propriétaires ou parents, la dette étudiante pèse lourd sur les jeunes ménages. « Ils sont en quelque sorte déjà «hypothéqués» par cette dette lorsqu'ils commencent leur vie active et doivent trouver du travail, observe Mme Posca. Or, le taux de chômage chez les 15-29 ans oscille autour de 11,3 %, ce qui est plus élevé que dans le reste de la population (6,6 %). »

Le prix élevé des maisons a aussi eu pour effet de faire exploser l'endettement hypothécaire des jeunes familles, représentant parfois jusqu'à deux tiers de leur endettement total. « Depuis 2008, les ménages s'endettent davantage en raison notamment des taux d'intérêt. Les jeunes familles se retrouvent dans une situation précaire : elles n'arrivent plus à rembourser et laissent leurs dettes grandir », constate Mme Posca.

Si endettés soient-ils, les jeunes couples qui songent à fonder une famille devraient planifier financièrement cette importante étape, au même titre que l'achat d'une maison, suggère la conseillère budgétaire Anne-Marie Millaire.

« Il faut tenir compte des allocations et prestations familiales, de la baisse salariale d'un ou des parents, ainsi que des dépenses qui ne sont pas très élevées la première année, mais qui iront en augmentant les années subséquentes », assure-t-elle.




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