Villes monoindustrielles: une cohabitation à risque

Avec l'aide de l'État, Tembec investit 300 millions... (Photo Ivanoh Demers, archives La Presse)

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Avec l'aide de l'État, Tembec investit 300 millions pour moderniser son usine de Témiscaming, qui date de 1917.

Photo Ivanoh Demers, archives La Presse

Hélène Baril

Les villes monoindustrielles vivent avec la crainte de perdre leur principal employeur et certaines font des efforts pour diversifier leur économie, avec plus ou moins de succès.

On ne dirait pas ça à voir les installations de Millette&Fils à Lawrenceville, en Estrie, mais la petite entreprise familiale est une multinationale. Elle a deux usines au Mexique, où elle a plus d'employés que dans ses installations québécoises.

Millette&Fils fait du tournage de bois depuis 100 ans et des caisses d'emballage pour les véhicules de Bombardier et de BRP depuis 1966.

«La première fois qu'ils nous ont demandé si ça nous intéressait d'aller au Mexique, il y a huit ou neuf ans, on a refusé», raconte Robert Carignan, directeur général de l'entreprise.

BRP a transféré sa production de VTT au Mexique, puis celle de motomarines. Millette&Fils a finalement décidé de suivre. Elle est maintenant la voisine de BRP à Juárez et à Querétaro.

Plus de 80% du chiffre d'affaires de Millette&Fils provient de BRP. Son sort est donc intimement lié à celui du constructeur de véhicules récréatifs. «En 2008, quand ils ont planté, on a planté aussi», indique son directeur général. La relation est directe: BRP a perdu 40% de ses ventes après la crise financière de 2008; Millette aussi.

Avec le temps, Millette&Fils a mis en place une relation privilégiée avec son grand client, mais ses dirigeants ne se font pas d'illusion. «C'est une société en Bourse, dit Robert Carignan. Leur compétition est mondiale. Ils ne vont pas faire affaire avec une entreprise locale juste parce qu'ils les connaissent. Si je suis 10% plus cher, ils ne me feront pas de faveur.»

Millette&Fils ne fabrique pas des caisses ordinaires. Ce sont des emballages de précision prêts à accueillir les véhicules de BRP dès qu'ils sortent de la chaîne d'assemblage pour les expédier sans tarder.

Après plus de 50 ans de collaboration avec Bombardier et BRP, Millette et Fils a acquis une précieuse expertise, qui pourrait lui servir ailleurs. Elle jongle avec quelques pistes de diversification, toujours dans l'emballage. La PME vient aussi de se lancer dans la production de cabanons, «pour renouveler la patente», souligne celui qui gère l'entreprise depuis 12 ans.

Aller voir ailleurs

Bombardier a toujours encouragé ses fournisseurs à trouver d'autres clients. C'est ce qu'a fait Verbom, une PME mise sur pied en 1972 par des employés qui voulaient une part de la manne de contrats accordés chaque année par l'entreprise de Valcourt à des firmes de l'extérieur.

D'abord dépendante à 100% de Bombardier, Verbom a trouvé d'autres clients intéressants, dont Inglis, Electrolux et Prévost Car. Aujourd'hui, si elle perdait Bombardier, Verbom survivrait sans problème, affirme son cofondateur, Renald Chênevert.

Mais Renald Chênevert, aujourd'hui maire de Valcourt, a d'autres sujets de préoccupation.

La croissance de BRP se fait maintenant ailleurs. L'entreprise aura bientôt plus d'employés au Mexique qu'à Valcourt. La population de la ville, qui a déjà atteint plus de 3000 personnes, stagne aujourd'hui autour de 2300 habitants.

En comparaison avec d'autres villes en région, Valcourt ne fait pas pitié. La ville a un aréna, un club de golf, une piscine, une bibliothèque et un musée. Sa santé financière a de quoi rendre jaloux plus d'un maire.

Ses infrastructures de loisir ont toutes été payées par Bombardier, mais l'entretien en incombe à la Ville. Ce qui est de plus en plus lourd, puisque la population n'augmente pas, précise le maire.

«Il va y avoir des choix déchirants à faire, surtout en ce qui concerne les loisirs», dit le maire. S'il n'y a plus suffisamment d'utilisateurs pour justifier l'entretien de l'aréna, on fait quoi avec? On n'en est pas là encore, mais ça s'en vient.»

Si BRP fermait, c'est aussi 25% des revenus de la Ville qui disparaîtraient. Mais personne n'ose encore envisager ce scénario.

Pierre Bonneau a rencontré sa femme Madeleine chez Bombardier. «Elle avait 18 ans, moi 19», précise-t-il. Son père a travaillé pour J. Armand lui-même. Il reste optimiste pour l'avenir. La famille Bombardier est toujours actionnaire de BRP, les investissements se poursuivent dans la recherche-développement et le design, souligne Pierre Bonneau, employé de BRP qui prendra sa retraite l'an prochain.

«Il y a beaucoup d'expertise à Valcourt», assure celui qui est responsable du développement des compétences à l'usine de BRP.

Témiscaming: la loi de la compagnie

Sans Tembec, point de salut. La mairesse de Témiscaming, Nicole Rochon, ne se fait pas d'illusion: sa ville ne survivrait probablement pas à la fermeture de l'usine.

Cela a bien failli se produire il y a cinq ans, quand l'entreprise a dû se recapitaliser pour éviter la faillite. Fermetures d'usines, mises à pied et rationalisations étaient alors le menu quotidien des habitants de Témiscaming.

C'est encore frais dans la mémoire de Nicole Rochon. «Les gens étaient craintifs. Personne ne savait ce qui pouvait arriver d'une journée à l'autre», raconte celle qui était alors conseillère municipale, et qui est aujourd'hui mairesse de la ville de 2500 personnes.

La crise a laissé des traces. Le Tim Hortons qui devait s'établir dans la ville n'est jamais venu. Le Provigo a fermé ses portes en décembre 2012, forçant les résidants à faire leur épicerie à Ville-Marie, à 90 km. Ou à North Bay, en Ontario, à 75 km.

Tout le commerce local a souffert et souffre encore de l'absence d'épicerie. «Tant qu'à faire 90 km pour aller à l'épicerie, on en profite pour acheter tout ce qu'il nous faut», explique Nicole Rochon.

Tembec a fini par voir la lumière au bout du tunnel. Avec l'aide de l'État, l'entreprise investit 300 millions pour moderniser son usine de Témiscaming, qui date de 1917. Elle parie sur la pâte de cellulose, un produit qui aurait plus de potentiel que ses deux autres activités, le bois d'oeuvre et le papier journal.

Cet investissement a ramené de la vie à Témiscaming. «Les maisons ont recommencé à se vendre et on a même des demandes pour en construire de nouvelles», dit la mairesse.

La présidente de la Chambre de commerce de Témiscaming, Guylaine Létourneau, voudrait bien que Matamec réalise son projet d'exploitation des terres rares à Kipawa, le village d'à côté.

Une diversification dans le secteur minier serait bienvenue dans une région où 80% des emplois directs sont fournis par Tembec. Mais Matamec se heurte à beaucoup d'opposition, et la présidente de la Chambre de commerce craint qu'il ne se réalise pas.

La Société de plein air du Québec (SÉPAQ) a un projet de parc national qui vise à attirer plus de touristes dans la région. En gestation depuis 2002, le parc Opémican a été créé officiellement l'an dernier. Il devrait accueillir ses premiers visiteurs en 2017. Selon la SÉPAQ, la région peut s'attendre à des retombées annuelles de 7,5 millions.

Comme dans bien d'autres régions, le tourisme est considéré comme une planche de salut pour la ville, qui a vu sa population diminuer de 20% au cours des 10 dernières années.

Woburn: pas facile, la diversification

Ce matin, Pierre Lambert se prépare à aller magasiner de l'équipement qui permettra de mettre le bois en pile. Piler du bois est un travail dur, effectué actuellement par quatre personnes dans sa scierie, Multibois.

«Je connais personne qui veut faire carrière dans le pilage du bois, dit-il à propos de ces emplois qui disparaîtront.

L'optimisme est revenu à Saint-Augustin-de-Woburn, et Pierre Lambert se prépare à passer les commandes de l'entreprise à son fils Jean-Philippe. Le village, situé à 4 km de la frontière du Maine, vit de ses trois scieries, qui viennent de sortir d'une longue crise.

Le secteur du bois d'oeuvre a l'habitude des cycles économiques. Mais la dernière récession a été du jamais-vu, selon Pierre Lambert: «50% des usines ont fermé au Québec, mais pas nous autres».

Multibois se spécialise dans le bois dur, qui sert à faire des meubles et des planchers. À droite, son voisin Fontaine ne fait que du «2X4» de bois mou. Boulanger, à gauche, scie du pin blanc pour alimenter son usine de moulures, à Warwick.

Ici, on vit au rythme des «housing starts» aux États-Unis, explique le propriétaire de Multibois. Après une longue disette qui a duré de 2008 à 2013, le nombre de mises en chantier est reparti à la hausse, et les scieries de Woburn reprennent leur rythme de croisière.

Mais l'industrie du sciage n'est plus ce qu'elle était à Woburn.

Il y a déjà eu 7 scieries au village, dont la moitié fonctionnait 24 heures sur 24, rappelle le maire Raoul Proteau. «La moitié des employés venaient de l'extérieur de Woburn, certains d'aussi loin que Saint-Gédéon-de-Beauce.»

Aujourd'hui, les trois scieries emploient à peine une centaine des 690 habitants du village. Pour trouver du travail ou faire des courses, il faut aller à Lac-Mégantic, à 40 km de Woburn.

D'abord le téléphone...

Le village de Saint-Augustin-de-Woburn est entouré de montagnes et de forêts qui pourraient en faire une destination touristique de choix. Le parc du Mont-Gosford est un bijou. Le maire le sait bien, et il voudrait faire du parc un rendez-vous pour ceux qui aiment le vélo de montagne, mais pas nécessairement le sport extrême tel qu'il se pratique le plus souvent. Il y a 73 km de chemins pour les cyclistes, les marcheurs, les skieurs ou les raquetteurs, des chalets et des refuges pour dormir.

«On est privilégié par l'environnement, mais on n'a pas les moyens de se faire connaître», déplore-t-il.

Avec plus de moyens, la SÉPAQ, qui exploite le parc voisin du Mont-Mégantic, est davantage un concurrent qu'un partenaire, selon lui.

Le manque de moyens financiers n'est pas le seul problème. Le parc du Mont-Gosford est ce qu'on appelle une forêt habitée, un territoire public où doivent cohabiter plusieurs activités comme la coupe du bois, la chasse et la pêche ainsi que les activités de loisir comme le vélo et la randonnée pédestre.

Pas facile de concilier tout ça, dit le maire en soupirant. Quand les couleurs enflamment les sommets, les chasseurs ont priorité en forêt, ce qui fait fuir les touristes.

Attirés par les forêts giboyeuses, les chasseurs viennent nombreux, surtout de Montréal, mais ils ne contribuent pas à enrichir la communauté. «Ils arrivent avec leurs provisions et font le plein de l'autre côté de la frontière avant de repartir, parce que c'est moins cher, explique Raoul Proteau. La seule chose qu'ils achètent ici, c'est peut-être une caisse de 24 s'ils en manquent...»

Difficile d'attirer des touristes quand on n'a ni internet à haute vitesse ni réseau cellulaire. C'est le combat que mène le maire, élu en novembre dernier. «Le parc de La Vérendrye a une couverture cellulaire à 100%, le parc des Laurentides aussi. Est-ce que les orignaux sont plus importants que la population?», s'indigne-t-il.

Pour gagner sa vie dans le tourisme, il faut faire preuve de débrouillardise. Fabien Dubois et Lise Forest sont propriétaires d'un gîte à Woburn. Depuis l'ouverture, il y a sept ans, ils n'ont toujours pas le téléphone. Le gîte Sous un ciel étoilé n'est pas dans le fond d'un rang, il est sur la route principale qui relie Cookshire, Woburn et l'État du Maine. Mais il est situé entre le territoire de Telebec, qui offre le service au village, et celui de Notre-Dame-des-Bois, où Bell règne. Aucune des deux entreprises ne veut prolonger son réseau, sinon à un coût prohibitif.

«On est plus arriérés que je pensais», dit le maire Proteau en soupirant. Nouvellement élu, il avoue qu'il ne connaissait pas encore cette «particularité» de Woburn.

Pour fonctionner, les aubergistes ont bricolé un système qui fonctionne tant bien que mal, mais qui leur fait parfois perdre des clients. «Quand un touriste ne réussit pas à nous joindre, il va ailleurs», dit Lise Forest, qui a très, très hâte d'avoir le téléphone.

Elles n'en meurent pas toutes...

Quand Noranda a fermé la Fonderie Gaspé de Murdochville, en 2002, la ville a failli fermer aussi. Douze ans plus tard, il y a encore de la vie à Murdochville. «Et ça ne va pas si pire que ça quand on regarde tout le reste», soutient la mairesse Délisca Ritchie Roussy.

Référendum tenu en 2002 sur l'avenir de la ville : 

Pour la fermeture 65%

Contre 35%

«Ce qui nous a sauvés, c'est le centre d'appels de la Société d'assurance automobile que le gouvernement a décidé d'implanter à Murdochville», dit la mairesse.




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