Lac-Mégantic: le moteur d'une région

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Même si personne ici n'oubliera jamais la nuit fatidique du 6 juillet, les yeux sont clairement tournés vers l'avenir.

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Un an après la tragédie de Lac-Mégantic, le plus grand employeur de la région, Tafisa, se prépare à une nouvelle phase d'expansion. Retour sur les défis humains et logistiques d'une année riche en émotions.

Francis Dupuis est bien concentré. Lunettes protectrices sur le nez, bouchons antibruit dans les oreilles, vêtements de travail fluorescents: le chef d'équipe du service de l'expédition de Tafisa manie son chariot élévateur avec une précision et une rapidité surprenantes.

En ce mercredi grisâtre de juin, les affaires vont bon train chez le plus grand employeur de Lac-Mégantic. Partout dans l'usine de fabrication de panneaux de particules de bois, les employés sont souriants et le rythme de production, frénétique. Rien à voir avec la nuit du 6 juillet 2013, lorsque l'explosion d'un convoi de pétrole au centre-ville a tué 47 personnes, bouleversant du coup la vie de toute la communauté - et de tous les employés de Tafisa.

«Presque tout le monde connaissait au moins la moitié des gens qui sont morts cette nuit-là, raconte Francis Dupuis entre deux chargements. Lorsque ce n'était pas directement des membres de leur famille, c'était des amis ou des connaissances...»

Si la catastrophe ferroviaire a causé un traumatisme humain évident à Lac-Mégantic, elle a aussi mis en péril les activités de Tafisa. L'usine, qui tourne normalement sept jours sur sept, a dû stopper sa production. Ses deux immenses cheminées ont subitement arrêté de cracher leur fumée blanche.

Une fois le décompte des employés effectué - aucun des 350 travailleurs de l'usine n'est mort dans l'explosion -, la cellule de crise formée par la direction a tout fait pour vite relancer les activités. Comme Tafisa dépend du train pour exporter le tiers de sa production, il a fallu trouver un moyen de rechange: le camion.

Quatre jours après l'explosion, la production redémarrait.

«Il y a beaucoup de gens qui anticipaient des mises à pied ou quelque chose comme ça, mais ils ont trouvé une façon d'avoir plus de transporteurs, soit environ 120 camions par semaine à charger, rappelle Francis Dupuis. Il fallait travailler 24 heures sur 24, six jours par semaine.»

Une responsabilité sociale

Il faut dire que la pression était forte pour relancer la production, malgré l'horreur du drame humain qui se déroulait au centre-ville, à moins de deux kilomètres. Car pour la petite ville de 6000 habitants, l'effet de levier offert par Tafisa est «fondamental», insiste le député de Mégantic, Ghislain Bolduc.

«En termes de moteur économique, il faut se rappeler que chaque emploi direct chez Tafisa en crée deux ou trois autres indirects, souligne-t-il à La Presse Affaires. Ça veut dire que s'il y a 325 employés là, il y a 1000 personnes dans le coin qui vivent de ça.»

Louis Brassard, président-directeur général de Tafisa Canada, reconnaît que le redémarrage a été ardu. Plus de 30 clients du groupe reçoivent leurs commandes par train dans tout le Nord-Est américain, et il a fallu s'assurer en priorité de pouvoir faire la livraison dans les délais requis.

«C'est sûr qu'il y a eu des soubresauts très importants à la clientèle, à l'usine aussi, en juillet et août, mais en septembre, on était pleinement opérationnels, explique-t-il pendant une visite. Heureusement, les efforts de nos employés, des gens en logistique qui ont organisé les ententes avec les centres de transbordement, font qu'on n'a perdu aucun client dans tout ça. Quand on se compare aux autres entreprises de la région, on est quand même privilégiés.»

Au-delà de la protection de son chiffre d'affaires, l'entreprise avait aussi une responsabilité sociale à jouer à Lac-Mégantic. Un rôle qui a pris tout son sens dans les semaines et les mois qui ont suivi la tragédie.

«Notre objectif, c'était de redémarrer l'usine le plus rapidement possible, dit Louis Brassard. La vie, c'est un équilibre entre la vie familiale, la vie de loisir et le travail. Le fait de redémarrer l'usine a permis aux gens de retrouver un semblant de vie normale, malgré que la vie ne sera jamais plus comme avant.»

Bonnes années en vue

Même si personne ici n'oubliera jamais la nuit fatidique du 6 juillet, les yeux sont clairement tournés vers l'avenir. Tafisa a réussi à maintenir son chiffre d'affaires autour de 240 millions de dollars l'an dernier, et le groupe vise une croissance annuelle de 6% à 8% au cours des prochaines années.

Pour y parvenir, explique Louis Brassard, l'entreprise misera de plus en plus sur les produits «à valeur ajoutée». Il s'agit de panneaux de mélamine, offerts dans 90 coloris tendance. Ils sont utilisés dans les cuisines - notamment celles d'Ikea - ainsi que pour les meubles de bureau. À l'heure actuelle, 40% du chiffre d'affaires de l'entreprise provient de ce type de produit, contre 60% pour les panneaux de particules bruts.

Tafisa a fortement augmenté sa capacité de production dans les années 2000, en ajoutant une deuxième ligne de production. Elle utilise du bois recyclé, plus facilement accessible et moins cher que les résidus provenant des scieries. L'usine de Lac-Mégantic est aujourd'hui la plus grosse dans son secteur d'activité en Amérique du Nord, et de loin.

Louis Brassard entrevoit une croissance intéressante aux États-Unis, où le groupe exporte déjà 45% de sa production. «Le marché américain performe de mieux en mieux. Dans les années 2000, il y avait eu une augmentation importante des meubles qui venaient d'Asie. On voit ces années-ci un rétablissement, un renforcement des manufacturiers de meubles américains. On entrevoit plusieurs bonnes années.»

Avec le service ferroviaire qui est revenu à la normale ces dernières semaines à l'usine, la page est presque tournée sur la difficile année qui vient de s'écouler. Mais elle restera à jamais ancrée dans les mémoires, insiste Louis Brassard.

«Ce ne sera jamais oublié ce qui est arrivé, mais les gens voient qu'il faut regarder vers l'avant. Il faut aussi dans notre vie faire des actions constructives pour améliorer ce qui s'en vient, sans oublier ce qui s'est passé derrière. C'est la même chose avec l'entreprise.»

Tafisa Canada en bref

> Implantée à Lac-Mégantic en 1992

> Plus importante usine de panneaux de particules en Amérique du Nord

> 350 employés

> Chiffre d'affaires annuel de 240 millions

> Fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7

> Production de 5500 à 6000 m3 de panneaux par semaine, tous faits avec de la fibre de bois recyclée

> 35% de la production expédiée par train (l'équivalent de 50 à 60 wagons par semaine)

> Filiale de la société portugaise Sonae Industria

Un nouvel essor?

Après la catastrophe, un nouvel essor? Les millions de dollars en subventions rendus disponibles depuis un an à Lac-Mégantic ont eu un effet indirect positif pour la région: la création prochaine de plusieurs nouvelles entreprises.

«On voit une reprise économique intéressante, dit Ginette Isabel, directrice générale de la Société d'aide au développement de la collectivité (SADC) de la région de Mégantic. À Lac-Mégantic, on voit des gens qui veulent venir ouvrir des nouveaux commerces ou même des entreprises dans d'autres secteurs. On le sent aussi ailleurs dans la MRC, il y a plusieurs projets.»

Mme Isabel et son équipe travaillent ces jours-ci sur «une quinzaine» de projets, dont plusieurs n'existaient pas avant la tragédie. La ville a reçu 25 millions de dollars en aide financière destinée aux entreprises depuis l'explosion mortelle du 6 juillet dernier. Une partie des fonds, gérée par la SADC, pourra servir aux nouveaux projets.

«Ça vient stimuler, résume-t-elle. Si on a un projet qui est en gestation depuis deux ans, on se dit: c'est peut-être le temps de le lancer, car on peut avoir de l'aide en ce moment.»

La directrice de la SADC refuse de nommer les entreprises en démarrage, puisque plusieurs projets en sont encore à un stade préliminaire. Elle indique toutefois qu'elles se spécialisent dans des secteurs d'activité variés, dont les services et le manufacturier.

L'importance du train

Même si le retour prévu des convois pétroliers soulève bien des inquiétudes ici, le député de Mégantic, Ghislain Bolduc, insiste sur l'importance du train afin d'assurer la vitalité économique de la région. Le plus important employeur de la région - Tafisa - en dépend, et le retour à un service ferroviaire normal à la fin de 2013 a permis à ce fabricant de panneaux de particules de bois de conserver ses clients.

«Il y a d'autres entreprises qui vont s'en venir à Lac-Mégantic grâce à la voie ferrée, a confié M. Bolduc à La Presse Affaires. Il y a de potentielles belles nouvelles. Pas des Tafisa, mais des entreprises intéressantes pour Lac-Mégantic.»

Le secteur manufacturier et l'industrie du bois demeurent les piliers économiques de la région, rappelle Ghislain Bolduc. Les salaires y sont «bien meilleurs» que ceux offerts dans le tourisme - une industrie que plusieurs souhaitent développer ici. (Le salaire horaire moyen atteint par exemple 22$ l'heure chez Tafisa.)

«L'avenir économique, pour moi, il est très clair que je ne le mettrais pas uniquement sur l'industrie touristique, souligne le député. On est dans une région relativement isolée, et ça prend une certaine masse touristique pour attirer des gens pour plus d'une journée. Je comprends que Walt Disney, à Orlando, ils font de bonnes affaires, mais les gens vont passer une semaine là et ils vont faire un paquet d'affaires. Tandis qu'à Mégantic, ils vont faire quoi trois jours de temps?»

Ginette Isabel note quant à elle une reprise de l'économie en général, après une «crise» qui avait commencé bien avant la tragédie de juillet dernier.

«On sent que l'économie se replace. Avec la valeur du dollar qui a baissé, ça aide les entreprises exportatrices. Donc je pense qu'il y a carrément une reprise.»

Il reste que les commerçants affectés par l'explosion du 6 juillet sont loin d'être tous revenus en affaires. Plusieurs n'ont pas encore trouvé un nouveau local, tandis que d'autres sont perdus dans le dédale des subventions et des différentes aides offertes.

«On est encore à travailler à relocaliser les sinistrés, c'est notre priorité numéro 1, dit Ginette Isabel. Certains restaurateurs sont juste en train de recommencer à reconstruire. Il en reste une douzaine.»

Fonds disponibles aux entreprises

10 millions : Investissement Québec

Destinés à appuyer les entreprises sinistrées des zones jaune et rouge.

10 millions : Développement économique Canada pour les régions du Québec

Vise les entreprises du territoire de Mégantic, touchées ou non par la tragédie.

3 millions : Agence de développement économique du Canada

Annoncée le 13 juin, cette somme vise à appuyer des projets qui favorisent la relance économique et commerciale de Lac-Mégantic.

2 millions : Agence de développement économique du Canada

Fonds destiné à soutenir les projets de construction, de remise en état et d'amélioration d'infrastructures communautaires.

* Le taux de travailleurs représente le rapport entre le nombre de travailleurs de 25 à 64 ans et le nombre de particuliers de 25 à 64 ans ayant produit une déclaration de revenus.

Source: Institut de la statistique du Québec




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